Copyright Van Gogh©
de Haibo Yu & Kiki Tianqi Yu

Sortie en salles le mercredi 22 décembre 2021.

Copyright Van Gogh© – ASC Distribution

Jusqu’en 1989, le village de Dafen situé dans la province de Shenzhen, en Chine, était légèrement plus grand qu’un hameau. Il compte à présent 10 000 habitants, dont des centaines de paysans reconvertis en peintres. Dans de nombreux ateliers, appartements et jusque dans les rues, les peintres de Dafen produisent des milliers de répliques de tableaux occidentaux mondialement connus. Pour respecter leurs délais, ils dorment par terre, entre les cordes à linge où sèchent les toiles. L’un de ces peintres, Zhao Xiaoyong, a peint à l’aide de sa famille environ 100 000 copies d’œuvres de Van Gogh. Après toutes ces années, Zhao Xiaoyong ressent une affinité profonde avec le peintre. Il décide d’aller en Europe pour voir ses œuvres originales au Musée Van Gogh et rendre visite à l’un de ses plus gros clients, un marchand d’art d’Amsterdam…

L’avis de la bibliothécaire

Copyright Van Gogh© fait le pari de problématiser les concepts d’art et de création tout en dressant le magnifique portrait d’un homme et de ses aspirations au sein d’un aller-retour entre la Chine et l’Europe. Au-delà de l’effet d’annonce de son titre, le film pose par petites touches ses enjeux autour de l’autorité et de l’authenticité car il amène une réflexion sur la notion d’œuvre et d’original, la différence entre art et artisanat, imitation et technicité, talent et génie, et ce, dans un contexte mondialisé de la démocratisation de l’art.

L’artiste-peintre et le peintre-copiste

Véritables ouvriers de la peinture, les protagonistes du film peignent jour et nuit pour assurer leur subsistance. Leurs conditions matérielles sont bien sévères. Pour autant, les peintres de l’atelier de Zhao Xiaoyong entretiennent, malgré la cadence intensive et l’austérité de leur mode de vie, une passion pour la peinture qui va au-delà du gagne-pain.

À la Renaissance, le travail en atelier était d’usage, c’est ainsi que des chefs d’œuvres de Botticelli sont nés sous l’égide de plusieurs coups de pinceaux. Ce documentaire montre la différence de qualité et de style entre les différents ateliers des peintres de Dafen, comme s’il y avait encore aujourd’hui des ateliers de maîtres-peintres. Même dans le domaine de la copie, chacun garde sa singularité, son talent, ses compétences. Il s’agit là d’un travail d’artisan de la peinture.

Le fait que les tableaux de Zhao Xiaoyong soient des faux ne dupe personne. Il est évident que ces tableaux sont des copies. Les originaux sont protégés dans l’enceinte des musées ou des collections privées. D’ailleurs, les productions de l’atelier ne sont jamais présentées comme de « vrais » Van Gogh. Mais le film apporte une nouvelle dimension à ce qui fait une bonne copie. Doit-elle être une reproduction « parfaite » d’une œuvre originale ou un tableau original « à la manière » des grands peintres ? Par ailleurs, comment réussir à reproduire un tableau sans ne l’avoir jamais vu autrement qu’en copie ? Les disciples de Zhao Xiaoyong se refusent à apposer la signature de Van Gogh. Puisque tout le monde sait qu’il s’agit d’une copie, pourquoi singer la griffe du maître ?

Au fur et à mesure du film, une idée émerge : et si, au lieu de vendre des fac-similés, les peintres de Dafen vendaient leurs propres œuvres ? Auraient-elles plus d’intérêt ? Esthétiques ou financiers ? La région pourrait-elle devenir un berceau artistique majeur ? Zhao Xiaoyong peut-il se considérer davantage en artiste quand il réussit une copie des Tournesols en un temps record qu’il va pouvoir revendre en Europe un bon prix ou quand il se met à reproduire un regard personnel sur le monde qui l’entoure et crée ses propres peintures, peut-être invendables ? Van Gogh n’a jamais vendu de toile de son vivant tandis que Zhao Xiaoyong a vendu des milliers de copies du travail d’un artiste mort.

Zhao Xiaoyong et Vincent Van Gogh sont tous deux des acharnés de travail, tous deux des exclus. En quoi consiste la différence fondamentale entre eux qui créera un vertige existentiel intense chez le peintre chinois ?

Copyright Van Gogh© – ASC Distribution

Génie d’origine

Pouvoir rendre compte de ce qui est créatif dans un objet d’art, c’est expliquer aussi sa nature artistique. Au fil des âges, l’Art s’est différencié d’avec ce que les Anciens appelaient la « techné » ou l’« ars », de la pure technique en somme. La création contemporaine ne se base pas seulement sur les valeurs du beau et consiste en une négation du préexistant. Ainsi, l’art dit moderne ne peut être créatif s’il suit les règles et par conséquent, l’art ne peut être considéré en tant que tel s’il imite les œuvres du passé. Sorti de l’ordinaire, le peintre moderne invente, crée la nouveauté, s’oppose et s’impose sans imiter personne. Les œuvres de Van Gogh sont ainsi uniques et se sont défiées des canons esthétiques à l’époque de leur création.

Le documentaire dévoile une expérience fondatrice démontrant l’énorme écart entre ce que Zhao Xiaoyong imagine des peintures de Van Gogh et la réalité. Le peintre chinois est absolument époustouflé par les originaux de Van Gogh comme si cette rencontre allait au-delà de son imagination. Quand le talent atteint une cible que personne ne touche, le génie atteint la cible que personne ne voit. Zhao Xiaoyong, dont l’intention initiale était de réaliser des peintures du maître plus ressemblantes, décide à la rencontre de son œuvre de s’en détacher. Cet apprentissage est simplement bouleversant.

Copyright Van Gogh© – ASC Distribution

Contrefaçons et trompe-l’œil, le miroir européen et la production de fake

Une scène-clé du film caractérise un jeu de miroir culturel entre l’Occident et la Chine : la petite famille de Zhao Xiaoyong visite en lieu et place de l’Europe, rêvée et lointaine, un parc d’attraction à Shenzhen où l’on peut se prendre en photographie devant de faux monuments reproduits à une échelle réduite. Cette expédition touristique devant Big Ben ou la Tour Eiffel remet en question l’expérience du voyage en tant que telle. Zhao Xiaoyong aimerait faire croire à un véritable voyage en Europe en publiant des selfies sur les réseaux sociaux, mais très vite, les personnages sont pris par le jeu et cumulent un maximum de monuments célèbres derrière eux. La profusion contrecarre tout de suite l’effet de trompe-l’œil. Encore une fois, tout le monde voit et sait que ces monuments sont faux. Mais il y a une dimension nouvelle, celle de la profusion des icônes populaires dans un monde consumériste dématérialisé où les interstices entre vrai et faux sont repositionnés par la démocratisation des objets et des expériences et par leur partage sur les réseaux sociaux. Un monde où le fake peut côtoyer l’original.

C’est dans ce fascinant aller-retour entre l’Europe et la Chine que le film abat ses dernières cartes. Car c’est en Chine que l’Europe achète les simulacres de ses propres productions. La Chine est dans notre imaginaire commun associée à sa production de copies et de contrefaçons : sacs à main de grandes marques et vêtements à prix prohibitifs se vendent partout à travers le monde. Les notions de vrais et de faux s’entremêlent dans des visées commerciales et entrepreneuriales qui peuvent rendre nerveux les meilleurs juristes transfrontaliers. Copyright Van gogh© aborde en dernier mouvement une réflexion sur la propriété intellectuelle dans une époque où les fluctuations et les échanges, qu’ils soient culturels ou marchands, sont constants. Il se fait le porte-parole d’une dimension plus politique et sociale en dénonçant l’absence de rapport de force des Chinois, dont le travail acharné est doublement mis à profit des Européens (achat et vente).

Libre-marché et consumérisme mondialisé

« En 2014, Zhao Xiaoyong a appris qu’une personne parlant l’anglais, originaire de sa ville natale Xiaotian, avait un projet de voyage en Europe, il souhaitait y aller pour observer le fonctionnement de la galerie de son client. Il a discuté avec quelques amis et ils ont décidé d’y aller ensemble » [Extrait dossier de presse].

Les réalisateurs ont donc choisi de suivre ce peintre en particulier et de filmer ce voyage quasi sacrificiel. La femme de Zhao Xiaoyong veut l’empêcher de partir car ce projet coûte cher et les prive du salaire correspondant à la force de travail de Zhao Xiaoyong. Partir en Europe revient à faire un pas de côté, se donner l’occasion de mettre les choses en perspective et quitter le mode de la survie. Le voyage à Amsterdam, Paris, Arles et Auvers-sur-Oise devrait consacrer des instants magiques volés à une vie laborieuse. Il révélera pourtant une rupture identitaire et une amère désillusion.

Zhao Xiaoyong est énormément déçu de découvrir que ses tableaux sont présentés au sein d’une banale boutique de souvenirs, lui qui les imaginait exposés en galerie d’art. Cela prouve la dimension artistique qu’il attribue à son travail. Il est pourtant choqué par le prix de revient de ses œuvres et la marge faite par le commerçant flamand revendant ses toiles à Amsterdam devant le musée Van Gogh. Zhao Xiaoyong revient donc d’Europe déçu avec l’idée d’augmenter ses tarifs afin d’avoir la possibilité de ralentir la cadence plutôt que de développer sa production. Offrant la rare occasion d’une rencontre entre le peintre et le commanditaire, ce voyage invente une nouvelle relation dans cette lutte des classes moderne, peut-être plus transparente et équilibrée. Ainsi Copyright Van gogh© explore par la lorgnette du microcosme économique pictural les inégalités sociales écrasantes induites par la mondialisation.

Alors que les consommateurs européens des classes moyennes achètent leurs objets d’art aux Chinois n’ayant eux-mêmes aucun accès aux œuvres originales et que la libéralisation de l’art repose sur l’export et la vente massive de souvenirs en toc et de fake, la réflexion sur l’importance de la création artistique dans nos vies et la recherche d’un idéal à atteindre est, quant à elle, bien authentique.

Extrait du dossier de presse d’ASC Distribution

Kiki Tianqi Yu : On peut citer les mots de Van Gogh à son frère, Théo : « Je marche vers un endroit qui semble très proche, mais qui est peut-être très loin. » Chacun s’approche de son idéal, quel idéal ? Parfois il nous semble très proche et quelquefois très loin. Quelque soit l’époque, toute personne aura ce genre de dilemme à chaque étape de sa vie. Il y a une collision des rêves avec la réalité. Chacun de nous progresse dans ce processus.

Distinctions

Festivals : Prix Netpac Festival Moscou 2018 – Meilleur long métrage documentaire Festival du film documentaire de Guangzhou 2017 – Visions du Réel Nyons 2017 – Doc Cévennes Lassalle 2018 – Los Angeles Chinese Film Festival – Thessaloniki Documentary Film Festival – DocPoint Tallin

Bande annonce :

Rappel :

Copyright Van Gogh© – Haibo Yu et Kiki Tianqi Yu – 2016 – 1 h 24 min – Production : Century Image Media – ICTV -True Works – Distribution : ASC Distribution

Publié le 17/12/2021 - CC BY-SA 4.0

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