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Dans la terrible jungle

Sortie en salles le mercredi 13 février 2019
Tout commence par une voie lactée, une nébuleuse qui s'évanouit sur un fond bleu. Et puis la caméra descend, les murs trahissent un ciel factice. Dans la pièce, un jeune homme au corps déformé par le handicap se détend sous des mains bienveillantes. Ainsi nous entrons à la Pépinière.
 
Dans la terrible jungle
Dans la terrible jungle © Les Acacias

L'Avis de la bibliothécaire
 

À l’intérieur


L’Institut Médico-Éducatif situé à Loos dans les Hauts-de-France accueille des jeunes de 4 à 20 ans déficients visuels et multi handicapés. Certains spectateurs préféreront sans doute fuir en imaginant ce qui pourrait être donné à voir. Mais voilà, c'est sans compter sur le regard des deux réalisatrices. Car le cinéma, comme la littérature, ne se contente pas de restituer un sujet, il agit sur le matériau même, le façonne et donne une interprétation de ce qui est capté. Caroline Capelle et Ombline Ley n'ont pas cherché à filmer le handicap, elles étaient d'abord en quête d'un lieu dans lequel s'immerger. C'est précisément l'aspect autarcique de La Pépinière, îlot qui semble exister en dehors du flux du temps et du quotidien, qui a retenu leur attention. Ces deux copines, qui se sont rencontrées sur les bancs des Arts décoratifs de Paris, avaient depuis longtemps envie de travailler ensemble. Elles ont saisi là, l'occasion de créer et croiser leurs regards.

De l’adolescence


Nous découvrons des adolescents habités par des questionnements, des angoisses, des sentiments de leur âge, aspects qui dans le champ du handicap et dans la société restent tabous. Sur grand écran, ces jeunes deviennent des personnages à part entière et, en devenant personnages, quittent les étiquettes que la société leur plaque violemment. Ainsi, Mederic tire le fil du récit, Alexis traverse le cadre en super-héros, Ophélie saisit tous les prétextes et objets de son quotidien pour créer une rythmique et faire de la musique, Léa touche par son approche et sa sensibilité… Mais le film montre aussi des scènes de vie quotidienne où la fragilité et l’angoisse s’expriment. Le montage joue avec cette alternance, entre fantaisie, crises, moments de partage, confidences. Un travail mené sur un an et demi avec des séjours réguliers dans le centre. La porosité entre fiction et réel s’exprime avec fluidité. La mise en scène génère ici la poésie, elle ne vient pas compromettre ni s’opposer à la réalité mais vient la révéler : la voix et le sourire d'Ophélie n’ont rien d’une illusion. Bien sûr, le film ne nous donne pas à voir ce qu'ils vivent jour après jour, les renoncements, les désillusions, les difficultés auxquelles eux et leurs familles sont confrontés. Mais il fait peut-être mieux que cela, en exposant ce qu’ils sont profondément : des êtres sensibles avant tout. Les réalisatrices se nourrissent donc du réel pour alimenter le conte, faisant en cela penser au travail mené par Olivier Babinet dans Swagger avec des collégiens vivant au-delà du périphérique.

Prolonger au-delà de l’écran


Des corps maladroits, des gestes saccadés, une façon d'être au monde à laquelle il faut s'habituer. Ces codes atypiques deviennent ici la norme. Il faut un petit temps d'adaptation pour appréhender un langage que nous connaissons mal, sans doute parce que nous y sommes peu confrontés. Car c'est une réalité que l'on croise mais sur laquelle il est rare de s’arrêter. Qu’y a-t-il derrière l’apparence ? Derrière ces attitudes décalées ? Le film d’Ombline Ley et Caroline Capelle aboli la frontière de la différence avec une apparente légèreté. La forme filmique choisie, le montage et ce fil rouge musical nous immerge dans cet univers clos, un aparté pour nous et pour eux.

Un aparté, car il reste beaucoup à faire pour, qu’au delà des écrans, ces jeunes puissent vivre au mieux. L'inclusion peine à exister et se confronte encore à de nombreux obstacles. Ne serait-ce que passer de l’écran à la salle n’est pas chose évidente. C’est ce que propose par exemple l’association Ciné-madifférence avec des dispositifs pour que des personnes en situation de handicap et leurs familles puissent assister aux séances sans craindre les regards incommodés et dans des conditions adaptées : présence de bénévoles qui aident et rassurent, lumières qui s'éteignent doucement, son qui s'abaisse... . Peut-être que les deux réalisatrices n’avaient pas spécifiquement l’intention de sensibiliser les spectateurs à la différence mais l’art, et le cinéma documentaire de création en particulier, permet d’aller vers l’autre et d’apposer son propre regard, son propre vécu sur le récit qui nous est offert.

 

Rappel

Dans la terrible jungle de Ombline Ley et Caroline Capelle,France, 2018, 81 min., production : Macalube Films, distribution: Les Acacias 
(sélection ACID Cannes 2018)
 

 

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