Les Sorcières de l’Orient
de Julien Faraut

Sortie en salles le mercredi 28 juillet 2021.

Dans son film précédent L’Empire de la perfection, Julien Faraut rend hommage à un cinéaste méconnu : Gil de Kermadec, et à un joueur de légende : John McEnroe. Travaillant à partir de films préexistants, il déploie très librement une matière à penser le mouvement, et donc le cinéma. 

Les Sorcières de l'Orient
Les Sorcières de l’Orient © UFO (DR)

L’avis du bibliothécaire

Cette liberté de ton témoigne d’une grande créativité et d’une relation néanmoins très respectueuse envers l’Archive filmique. Car Julien Faraut est le gardien de la cinémathèque de l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance (INSEP). À ce titre, il conserve et restaure une collection unique au monde. 

Avec son nouveau film Les Sorcières de l’Orient, le cinéaste se déplace sur un autre terrain. En passant du tennis au volleyball, le cinéaste aborde le sport dans son rapport au collectif : collectif de l’équipe, de l’entreprise dans son rapport à la société et l’histoire japonaise. 

Son film est cependant d’abord un récit, celui de la formidable ascension d’une équipe. L’histoire de la Nichibo Kaizuka est racontée par de nombreux films d’archives, et par les joueuses elles-mêmes, rencontrées cinquante ans après leurs exploits.

À nouveau, Julien Faraut exploite des registres d’images très divers. Films techniques, parfois issus des collections INSEP, mais aussi documentaires, archives et actualités de télévision, sans parler des fictions, mangas ou animés suscités par le palmarès de l’équipe. Cette dernière catégorie forme une sorte d’arrière-pays documentaire avec les nombreux sujets réalisés par NHK, la télévision nationale, également écartés par le cinéaste. Les joueuses sont de véritables icônes du sport féminin au Japon. Leur succès dans les années soixante a fait connaître le volleyball à tout le pays.

Le réalisateur s’est donc livré à un important travail de recherchiste dépassant largement le périmètre des collections dont il a la charge, allant même jusqu’à exploiter des images encore inédites, notamment détenues par le Comité international olympique. 

Comme avec L’Empire de la perfection, Julien Faraut confronte, superpose, fait circuler la parole sur les différents registres d’images de manière remarquablement fluide pour faire avancer son récit.

Yama

La nouveauté stylistique est cependant ailleurs. C’est en effet la première fois que le cinéaste consacre une partie aussi importante de son film à des prises de vue qu’il réalise, ici avec l’aide du virevoltant Yutaka Yamazaki, dit Yama. Cadreur expérimenté, Yama a travaillé sur de nombreux projets depuis les années 2000, notamment pour Naomi Kawase ou Hirokazu Kore-eda.

Loin des caméras sur pied de Roland-Garros, le film ouvre en effet avec la saisissante séquence du déjeuner qui réunit tous les ans les joueuses de la Nichibo Kaizuka. La caméra mobile de Yama épouse les contours de la salle du restaurant. Grâce à ces images, Julien Faraut présente les cinq joueuses rescapées de l’équipe : Katsumi, Kinuko, Yoko, Yoshiko et Yuriko.

Il faut également souligner le rôle accru joué par la musique originale très présente sur les images d’archives. Grâce à quelques morceaux additionnels, le cinéaste fait à nouveau preuve d’une grande liberté et obtient un résultat saisissant. C’est en particulier le cas dans la mémorable et stupéfiante séquence, que j’appellerai de “l’épuisement à l’entraînement”, pour faire écho au karōshi, la mort par burnout ou syndrome d’épuisement professionnel.

Cette séquence, soutenue par la musique ultra tendue et débordante de sentiments de Portishead, contraste avec la répétition mécanique des gestes. La musique nous permet de mieux ressentir toute l’intensité du travail athlétique, redoublant les mouvements, soulignant la résistance à la douleur physique. Le dénouement de la séquence cristallise l’enjeu de toute cette préparation. La maîtrise de soi, par-delà l’effort physique, est ici la condition quasi-sacrificielle de la victoire.

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Publicité pour la Nichibo © (DR)

Car le travail est au centre du film. Les joueuses sont des ouvrières qui s’entraînent après les heures de travail. La régularité et la discipline jouent un rôle central dans le rythme des journées de la Nichibo Kaizuka. Lever 6h30, sur les machines à 8h30, puis entraînement de 16h30 à minuit. Le travail athlétique succède ainsi jour après jour au travail à l’usine, central dans le redressement industriel et économique du pays. 

Notons également qu’à l’exception du sobriquet sensationnel donné par la presse, l’équipe continue de s’appeler du nom de l’usine (Kaizuka), et de l’entreprise (Nichibo).

L’Usine loge ses ouvrières mais aussi pourvoit à ses loisirs. Helen MacNaughtan explique dans The Oriental Witches: Women, Volleyball and the 1964 Tokyo Olympics, le rôle joué par le volleyball dans les usines textiles : “Les activités sportives permettaient d’occuper les jeunes filles hors du temps de travail dans les emprises de l’entreprise et de s’assurer de la bonne santé des ouvrières. 

Le volleyball a été spécifiquement introduit dans l’industrie textile pour développer l’esprit d’équipe parmi les jeunes ouvrières, parce qu’il nécessitait un minimum d’équipement et qu’il pouvait se pratiquer à l’intérieur comme à l’extérieur. Avec la montée en puissance des équipes féminines du secteur textile japonais, les entreprises ont commencé à investir dans le sport.”

L’histoire de l’équipe nous fait découvrir une autre histoire du sport et de la société, également une autre culture de la compétition dans le contexte de l’après-guerre au Japon.

Les Sorcières de l’Orient © UFO (DR)

Cette expérience physiquement très exigeante a profondément marqué le corps des ouvrières. Julien Faraut filme abondamment, sur les parquets de volleyball comme dans les salles de gym, les joueuses devenues cinquante ans après des grand-mères qui s’entretiennent, encore et toujours.

Le mystérieux Hirofumi Daimatsu est l’instigateur de cette énorme préparation physique. Entraîneur et artisan du succès de l’équipe, l’homme reste discret à l’image. Figure paternelle et mari idéal pour beaucoup de joueuses, ce vétéran de la campagne birmane travaille avec son équipe de volleyball comme il a sauvé les soldats de sa compagnie, menacés par la guerre et la famine. Daimatsu incarne la discipline et l’engagement, la maîtrise de soi absolue. 

Au moment de la victoire décisive en finale des Jeux olympiques de 1964, Julien Faraut l’isole et ralentit les images pour que nous puissions observer ses réactions contradictoires, son combat intérieur. Son attitude en dit long sur la manière dont culturellement les Japonais expriment leurs émotions. Sa position d’homme, qui plus est d’ancien officier de l’armée nippone, lui impose un comportement que les images trahissent ; le moment est bouleversant.

Géopolitique

L’autre dimension qui monte en charge progressivement dans le film, est la dimension géopolitique. Elle culmine une première fois avec l’affrontement entre le Japon et l’Union soviétique pendant les Championnat du monde de volleyball féminin en 1962. Le terme de combat entendu dans une archive soviétique lors de l’entretien avec la capitaine de l’équipe japonaise, Masae Kasai, n’est en effet pas anodin. 

Pourtant la géopolitique nippo-soviétique s’invite à nouveau à l’agenda des Olympiades d’été de 1964. Pendant la guerre froide en particulier, les rendez-vous olympiques sont l’occasion de se mesurer et pour les deux blocs de montrer au monde leur puissance. 

Les Jeux olympiques de Tokyo en 1964 sont à ce titre une vaste opération politique. Opération de prestige montrant la capacité du pays à s’ouvrir, cette fois-ci pacifiquement au monde, les Jeux sont aussi une démonstration de force politique, dessinant la place que le Japon entend prendre en Asie comme dans le reste du monde, adossé au porte-avions américain. 

Deux disciplines nouvelles font leur apparition en 1964 : le judo et le volleyball. Après la défaite humiliante en finale du judoka japonais, la finale contre l’équipe soviétique prend donc une tournure sensible. 

Comme dans L’Empire de la perfection, Julien Faraut consacre une grande partie de son film au récit de l’affrontement final. Le suspens est à son comble, même si nous connaissons déjà le résultat ! 

La dernière séquence est saisissante. Le passé est à nouveau présent. Les images ralenties sont magnifiées par une musique, qui évoque déjà la mélancolie de la victoire au moment où elle submerge la salle. Elles nous étreignent et nous font partager un court instant l’acmé d’une fulgurante aventure, dont le souvenir ébranle encore le cœur de de tous les Japonais… Et le nôtre maintenant.

Rappel

Les Sorcières de l’Orient de Julien Faraut – 2020 – 1h40min – Production : UFO Production – Distribution : UFO Distribution

Publié le 27/07/2021 - CC BY-SA 4.0

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