Appartient au dossier : Le modèle portugais de lecture publique : entre carence et ouverture
Quand une bibliothèque personnelle devient publique : rencontre avec Alberto Manguel sur l’Espace Atlantide à Lisbonne
En mars 2026, les élèves conservateurs territoriaux de bibliothèques de l’INET ont effectué leur voyage d’étude au Portugal. Ils partagent leur rencontre inspirante avec Alberto Manguel, écrivain et bibliophile érudit.

C’est au pied d’un immeuble HLM, dans des bureaux mis à disposition par la ville de Lisbonne, au milieu des cartons et des livres, qu’Alberto Manguel nous a reçus le 11 mars 2026. Pendant près de deux heures, en compagnie de Conceição Santos, la bibliothécaire en charge du classement de sa collection, l’auteur argentin d’Une histoire de la lecture a partagé ses réflexions sur le livre, la mémoire et la bibliothèque comme institution, à travers une sélection d’ouvrages soigneusement choisis pour l’occasion. Une rencontre à la fois érudite et incarnée, qui offre un contrepoint culturel singulier aux bibliothèques de quartier et nationales visitées tout au long du séjour au Portugal.
Une bibliothèque personnelle confiée à une ville elle-même érudite
En septembre 2020, Alberto Manguel a fait don à la Ville de Lisbonne de l’intégralité de sa bibliothèque personnelle : 55 000 volumes accumulés au fil d’une vie entière de lecteur, d’écrivain et de voyageur. C’est son éditrice portugaise qui l’a mis en relation avec le maire de Lisbonne ; une rencontre orchestrée dans son parcours par cette « chance » qu’il définit lui-même comme « une merveilleuse bibliothécaire, qui nous propose des découvertes et des associations surprenantes ».
La collection devrait être installée d’ici 2030 dans le Palais du Marquês de Pombal, à Lisbonne, actuellement en cours de rénovation. Elle prendra le nom d’Espace Atlantide, en référence évidente à cette île de fiction disparue qui, selon la légende, ressurgit toujours quelque part. Intégrée au catalogue en ligne du réseau des bibliothèques de Lisbonne, elle sera accessible aux chercheurs, aux scolaires, mais aussi aux Lisboètes à travers un programme de conférences et d’expositions.
La Ville de Lisbonne n’en est pas à sa première expérience de ce type : elle accueille déjà, au Palácio Galveias, la bibliothèque du poète Herberto Helder. Mais la particularité du projet d’Alberto Manguel tient à la présence active de son donateur : chaque semaine, il apporte de nouveaux livres et participe aux discussions sur leur classement. Une présence qui pose d’emblée la question fondamentale du projet : comment une bibliothèque profondément personnelle devient-elle une bibliothèque publique ?
Le défi du classement : entre logique savante et logique sensible
C’est le défi que doit relever encore Conceição Santos, l’une des deux bibliothécaires professionnelles affectées au projet : concevoir un plan de classement qui respecte à la fois les normes bibliothéconomiques et la logique propre à Alberto Manguel, faite d’associations libres et d’affinités électives.
La collection reflète les obsessions intellectuelles de son donateur : les utopies et les lieux imaginaires, les mythes, les licornes, l’esclavage, la psychologie, la littérature française, Borges… Elle recèle aussi des pièces rares : un exemplaire du Journal d’un voleur de Jean Genet dédicacé à Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre (exemplaire numéro 350 sur 400), des livres d’artistes de William Blake, des illustrations originales offertes par Margaret Atwood, des cartomodes, ces dessins d’artistes argentins réalisés sur des bouts de carton récupérés dans les poubelles pendant la crise économique au début des années 2000, portant des citations littéraires, ou encore des emblemata.

Où classer Candide de Voltaire : dans « utopies » ou dans « voyages imaginaires » ? Où ranger la version illustrée du Petit Chaperon Rouge par Warja Lavater dont les pages se déplient en éventail, quand sa forme d’objet compte autant que le contenu textuel auquel il fait référence ? Alberto Manguel lui-même a formulé ce vertige avec humour en évoquant le chat de Schrödinger pour parler de classement. Pour chaque ouvrage, une fiche catalogue documentera non seulement ses caractéristiques bibliographiques, mais aussi son histoire, sa provenance, les mains par lesquelles il est passé, les circonstances de son acquisition.
Cette exigence de traçabilité n’est pas anodine. Alberto Manguel s’est alarmé des difficultés posées par les documents numériques et leur archivage, rendant très difficile de faire la génétique d’une œuvre. Pour lui, la matérialité du livre (ses annotations marginales, ses reliures, ses dédicaces) constitue une forme de mémoire irremplaçable. « J’aime annoter les livres, nous a-t-il confié. C’est une marque de respect. »
La bibliothèque comme lieu de vérité
Au fil de la conversation, Alberto Manguel a dépassé la question de sa propre collection pour aborder celle, plus large, de ce que la bibliothèque représente dans la société. Il a distingué les bibliothèques nationales (lieux d’évidence par documentation, gardienne des faits de fiction et des faits documentaires, selon ses termes) et la bibliothèque publique, tournée vers la communauté de proximité. Deux missions complémentaires, mais distinctes, que le réseau portugais visité tout au long de ce séjour a illustrées à sa façon.

Argentin, ayant quitté son pays avant l’arrivée des généraux, Alberto Manguel s’est révélé particulièrement sensible aux menaces qui pèsent sur la liberté d’expression. Il s’est alarmé de la censure aux États-Unis et a rappelé que l’histoire de la bibliothèque est parallèle à celle de la censure. Pour lui, la bibliothèque doit être un lieu de vérité, non pas un lieu de vérité imposée, mais un espace où les faits peuvent être confrontés, vérifiés, mis en regard. À l’heure des fake news et des remises en cause du savoir institutionnel, cette affirmation résonne différemment selon les pays et questionne également les bibliothécaires français.
Alberto Manguel a cité Luis Borges, son premier maître, à qui il lisait des textes à voix haute durant son adolescence : « L’écrivain écrit ce qu’il peut, le lecteur lit ce qu’il veut ». Entre l’auteur et le lecteur, la bibliothèque est le lieu de cette liberté : celle de l’interprétation, de la rencontre imprévue, de l’association que personne n’avait planifiée. « Une bibliothèque, c’est un espace toujours trop petit pour les livres qu’il contient », conclut-il, avec la satisfaction tranquille de quelqu’un qui a trouvé, à Lisbonne, la ville où ses livres pourront continuer à vivre sans lui.
Note : nous invitons également le lecteur à consulter l’ouvrage d’Alberto Manguel, Je remballe ma bibliothèque, dans lequel l’auteur évoque l’itinérance de ses collections.
Publié le 11/06/2026 - CC BY-SA 4.0