Appartient au dossier : Voyage d’étude à Chicago et New York
Le bibliothécaire comme passeur
En mai 2026, Renan Benyamina, directeur général de la Bibliothèque publique d’information, a effectué un voyage d’étude à Chicago et New York. Dans cet article, il analyse l’évolution du métier de bibliothécaire, de l’expertise documentaire à l’expertise relationnelle.

Une profession en train de se réinventer
Dans toutes les institutions visitées, la même tension traverse les équipes : entre ce que le métier de bibliothécaire a été – gardien d’une collection, expert d’un fonds, prescripteur de ressources – et ce qu’il est en train de devenir. Le terme qui revient le plus souvent est celui de « passeur » : quelqu’un dont le rôle est de connecter des personnes à des ressources, à d’autres personnes, à des organisations, à des opportunités qu’elles n’auraient pas trouvées seules. La Harold Washington Library (Chicago) a formalisé ce rôle sous le nom de community connector.
L’adultisme comme angle mort professionnel
L’un des concepts les plus frappants du voyage m’a été présenté à la Harold Washington Library : l’adultisme, un ensemble de préjugés, conscients ou non, que les adultes projettent sur les jeunes. La conviction que les adolescents sont irresponsables, bruyants, imprévisibles, qu’ils doivent être encadrés plutôt qu’écoutés.
La Harold Washington Library a développé une formation spécifique pour déconstruire cet adultisme chez ses bibliothécaires. Ce travail a pris des décennies.
De l’expert au facilitateur
Internet a bouleversé l’équation traditionnelle de la bibliothèque. Les ressources sont désormais accessibles depuis n’importe où, sans médiation institutionnelle. Les institutions visitées ont compris que la valeur ajoutée du bibliothécaire se déplace vers la relation. Ce n’est plus « je sais où est l’information », mais « je sais qui vous pouvez rencontrer, quelle organisation peut vous aider, quel programme correspond à ce que vous cherchez ».
L’artiste comme modèle alternatif
Au Hyde Park Art Center (Chicago), tous les animateurs de programmes adolescents sont eux-mêmes des artistes en activité. Ce ne sont pas d’anciens artistes reconvertis dans la médiation, mais des artistes qui pratiquent, exposent, créent. L’effet sur les adolescents est décrit comme immédiat et puissant. Harley, coordinatrice des programmes, travaille dans un bureau qui ressemble à un atelier : les adolescents la voient créer. Cela induit une forme d’autorité et de proximité que ni un enseignant ni un bibliothécaire classique ne peut reproduire à l’identique.
La posture d’accueil comme compétence professionnelle
L’accueil des publics dans leur diversité s’apprend, se pratique, se réfléchit. Les institutions américaines visitées ont investi massivement dans cette compétence. La Harold Washington Library dispose de travailleurs sociaux. La Stavros Niarchos Foundation Library (New York) propose un dispositif de traduction en direct dans des dizaines de langues depuis son poste d’accueil. Le service d’accessibilité de la Harold Washington, fonctionnel depuis les années 1930, offre des équipements pour les personnes malvoyantes, malentendantes, et des livres en braille dans quatre-vingt une langues.
Il apparaît essentiel de former les équipes à cette diversité, de les doter d’outils permettant de naviguer de manière fluide entre des situations très différentes
Publié le 17/07/2026 - CC BY-SA 4.0