Appartient au dossier : Le modèle portugais de lecture publique : entre carence et ouverture

La communauté comme collection : la participation citoyenne au cœur des bibliothèques portugaises

En mars 2026, les élèves conservateurs territoriaux de bibliothèques de l’INET ont effectué leur voyage d’étude au Portugal. Comment la médiation et le recueil de la parole citoyenne permettent-ils de créer une identité documentaire là où les budgets manquent ?

Au Portugal, alors que les crédits d’acquisition tendent à s’effacer, les visages et les récits des habitants remplissent les rayonnages. Dans les bibliothèques de quartier, l’institution ne se contente plus de diffuser une culture descendante, elle devient le conservatoire et l’éditeur de la vie locale.

Le dispositif de médiation du projet "Memórias de Lisboa" se compose de trois panneaux en forme de maison en bois : celui de gauche présente la méthodologie du projet avec un QR code, celui du centre intègre un écran vidéo et un casque audio pour écouter des témoignages des habitants, celui de droite, en rouge, présente le programme et son lien avec le réseau des bibliothèques de Lisbonne.
Projet « Memórias de Lisboa » installé dans la Bibliothèque de Penha de França © Adèle Hébert

Conserver et diffuser l’immatériel : la mémoire des habitants comme fonds

Là où les collections physiques peinent à se renouveler, la mémoire du quartier devient une ressource inépuisable. Les projets « Vies et mémoires », portés par les bibliothèques lisboètes, illustrent ce passage de la conservation de l’objet à celle du témoignage.

À Coruchéus, le projet Vie et mémoire d’Alvalade invite les habitants à devenir co-constructeurs de l’histoire de leur territoire. En apportant des photographies personnelles, des documents d’époque ou des objets du quotidien, les citoyens nourrissent une étagère dédiée qui légitime leur propre héritage. À Penha de França, un dispositif numérique prolonge l’espace des collections : la bibliothèque recueille des témoignages vidéo et audio, créant une archive interactive, vivante et accessible du quartier. Le bibliothécaire fait évoluer son métier en devenant un facilitateur de la mémoire, garantissant que les souvenirs de la population ouvrière, immigrée et autres ne tombent pas dans l’oubli, et participe ainsi à un patrimoine vivant en construction.

Affiche illustrée expliquant le projet "Estante Comunitária de Alvalade" (étagère communautaire d'Alvalade). La partie supérieure présente les objectifs du projet : collecter des documents et informations sur le quartier, les rendre accessibles à la communauté, et constituer une bibliographie locale. La partie inférieure, intitulée détaille en quatre étapes illustrées le circuit du document : recherche et catalogage, remise à la bibliothèque, traitement technique et intégration au catalogue du réseau des bibliothèques de Lisbonne, puis restitution à la communauté. Une invitation à contribuer au projet est mentionnée en bas à droite.
Projet sur la mémoire du quartier à la Bibliothèque du Coruchéus : collecter des documents et informations sur le quartier, les rendre accessibles à la communauté, et constituer une bibliographie locale © Adèle Hébert

L’inclusion par la relation

La bibliothèque de Penha de França démontre que la médiation peut être un puissant levier d’intégration sociale. Le projet « Voix et lectures » s’adresse également aux migrants arrivant dans ce quartier populaire (venus d’Inde, de Russie ou d’Ukraine). L’idée est simple mais guidée : constituer des binômes entre un migrant et une personne âgée du quartier pour ouvrir les échanges.

Loin d’un cours de langue formel, l’échange se structure autour de la conversation et de la poésie portugaise. Le bénéfice est double : le migrant s’approprie les codes culturels et la langue de son pays d’accueil, tandis que le senior rompt son isolement en devenant un « passeur » de culture. Cette démarche culmine chaque année en juin par une grande fête célébrant la poésie. Dans la même logique de soutien à la parole locale, la bibliothèque offre un espace de visibilité aux auteurs locaux auto-publiés. En leur offrant une tribune et un lieu de rencontre qu’ils ne trouveraient pas dans les circuits commerciaux, elle s’affirme comme un « éditeur social » du quartier.

La bibliothèque-plateforme

Le dernier stade de cette mutation est l’horizontalité de la programmation culturelle. La bibliothèque n’impose plus un catalogue d’activités, elle devient une boîte à outils mise à la disposition des talents locaux.

Un forum citoyen

À Coruchéus comme à Penha de França, les cours de yoga, de Qi Gong, de méditation ou les clubs de lecture ne sont pas portés par des prestataires extérieurs, mais par les habitants eux-mêmes. La règle d’or affichée par les équipes est franche et élémentaire : toutes les initiatives venues du public sont acceptées. La bibliothèque fournit le cadre, la logistique et la visibilité ; le citoyen apporte son savoir-faire. Ces moments de partage se prolongent souvent autour de repas partagés grâce à la présence des kitchenettes, transformant l’institution en un forum citoyen permanent, laissant planer (pour le lecteur français) l’idée d’une superposition de la bibliothèque sur un centre socio-culturel.

De la conservation à la conversation

Ce changement de paradigme impose aux professionnels une nouvelle posture. Savoir accueillir une initiative citoyenne sans la brider par des contraintes administratives exige une grande souplesse. Le cœur du métier ne réside plus dans la gestion technique d’une collection, mais dans la capacité à orchestrer une conversation entre les individus. En devenant ce lieu de reconnaissance mutuelle, la bibliothèque portugaise prouve que l’humain reste une richesse indissociable des missions d’une bibliothèque, faute de pouvoir conduire une politique documentaire ambitieuse.

Publié le 11/06/2026 - CC BY-SA 4.0

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