Appartient au dossier : Le modèle portugais de lecture publique : entre carence et ouverture
Faire « avec » ou le développement d’une bibliothèque de la résilience au Portugal
En mars 2026, les élèves conservateurs territoriaux de bibliothèques de l’INET ont effectué leur voyage d’étude au Portugal. Dans un contexte de pénurie budgétaire, comment les bibliothèques portugaises déplacent-elles leur curseur de la collection vers le rôle social des bibliothèques et l’hospitalité ?
L’inversion des priorités : quand le flux humain l’emporte sur les collections
Face à des budgets d’acquisition réduits à leur plus simple expression, les bibliothécaires portugais rencontrés ont pour la majorité opéré des choix presque radicaux dans leur approche : la bibliothèque ne se définit plus par ce qu’elle possède (ses collections), mais par les actions conduites sur site, mises à disposition des communautés ou conduites par celles-ci.
La Bibliothèque d’Almada incarne la forme observée la plus radicale de cette bascule. Avec seulement 10 000 € dédiés aux achats pour 88 000 habitants, l’équipe a choisi d’allouer 60 000 € à l’action culturelle. Ce choix de priorité s’appuie sur une philosophie en quatre piliers : « Lire, apprendre, être, connecter », qui résume les axes du projet d’établissement. Ici, le « droit à l’expérimentation » est affirmé comme une méthode de management. Qu’il s’agisse du festival Books be damned pour attirer les non-lecteurs ou de l’installation d’un piano donné, en libre-service dans le hall d’entrée, l’objectif est de briser l’intimidation que peut susciter une bibliothèque, parfois perçue comme un lieu pour sachants. Cette agilité a porté ses fruits : malgré la faiblesse des acquisitions, les prêts ont augmenté, prouvant que l’animation du lieu peut générer l’usage des collections.

La Bibliothèque Palácio mise quant à elle sur la médiation via les réseaux sociaux pour renouveler son image et donner de la visibilité à ses actions culturelles. Des prescriptions sont organisées sur TikTok dont le succès a permis d’attirer de nouveaux publics, surtout adolescent.
L’hospitalité comme projet de lecture publique
Si la bibliothèque s’affirme comme un « chemin vers les gens », dixit la directrice de la Bibliothèque d’Almada, c’est par sa capacité à devenir une infrastructure d’accueil et de séjour, palliant par le confort matériel la modestie des budgets documentaires. Ce glissement vers la bibliothèque « lieu de vie » modifie la posture professionnelle. L’agent n’est plus seulement un conservateur, mais un hôte garant de la qualité de l’accueil, affirmant que la valeur d’une bibliothèque réside autant dans la chaleur de son hospitalité que dans ses rayonnages.
L’ouverture nocturne
L’extension des horaires jusqu’à minuit à Almada et au Palácio Galveias marque une volonté de s’adapter aux rythmes de ses usagers, tout en répondant à des besoins sociaux qui dépassent le simple cadre bibliothéconomique.
Au Palácio Galveias, l’ouverture tardive répond avant tout à une saturation des espaces de travail pour les étudiants sur les autres sites à proximité. Dans un contexte de crise du logement où les conditions de domicile (bruit, exiguïté, manque de connexion) entravent souvent la réussite universitaire, la bibliothèque devient un refuge. Passé 20h, l’institution change de visage : les étudiants s’installent en autonomie, sans possibilité d’emprunt néanmoins, et les bibliothécaires cèdent la place à des agents de sécurité.

À Almada, la bibliothèque se présente comme un prolongement de la rue. La nocturne se concentre sur le hall d’entrée, transformé en place publique. En n’ouvrant que cet espace, la bibliothèque se positionne comme un « troisième lieu » de convivialité et de passage, sécurisant le quartier par son accessibilité.

Dans les deux cas, cette modularité horaire prouve que la bibliothèque portugaise peut s’effacer en tant que temple du savoir pour s’affirmer comme une infrastructure sociale de première nécessité. En offrant un toit et des outils de travail à ceux qui en sont dépourvus chez eux, elle assure une fonction de compensation sociale indispensable.
La bibliothèque « maison »
Cette volonté d’inclusion se prolonge dans l’aménagement intérieur, conçu pour favoriser des séjours plus longs. À la Bibliothèque Penha de França, le traditionnel tabou de la nourriture est levé par l’installation d’une kitchenette facile d’accès. En permettant aux usagers de réchauffer un repas, l’établissement transforme l’expérience du lieu : on ne vient plus seulement pour consulter un ouvrage, on s’y installe comme dans un prolongement de son propre domicile.
En autorisant ces besoins physiologiques primaires, la bibliothèque reconnaît l’usager dans sa globalité. Ces services transforment l’institution en un « salon partagé ». C’est ici que le terme de bibliothèque de la relation prendrait son sens : le confort et l’accueil deviennent le socle d’un sentiment d’appartenance indispensable à la cohésion des quartiers.

Une plateforme de ressources
Au-delà du livre, l’institution se transforme en une plateforme de ressources partagées. En mettant à disposition des outils variés, qu’il s’agisse de laboratoires numériques, de pianos en libre-service ou d’équipements de convivialité, elle s’adapte aux besoins concrets des habitants. Ces services « hors livres » agissent comme des leviers d’inclusion : ils permettent d’attirer et de maintenir dans les lieux des publics qui, autrement, resteraient à la porte d’une institution jugée trop intimidante ou déconnectée de leur quotidien.
Une bibliothèque axée sur l’engagement solidaire
Au-delà de l’accueil entre ses murs, la bibliothèque portugaise agit comme un organe vivant, irriguant son territoire par des solidarités concrètes. En période de fragilité budgétaire, elle ne se replie pas sur elle-même, elle s’affirme au contraire comme un maillon ouvert et essentiel de l’économie sociale et du soin apporté aux plus vulnérables.
Le livre au service de la subsistance
L’initiative la plus frappante de ce pragmatisme solidaire se déploie à Almada, où le cycle de vie du livre ne s’arrête pas au pilon. L’établissement a mis en place un système de revalorisation du désherbage au profit des plus démunis : les ouvrages retirés des collections sont confiés à des partenaires pour une revente à prix symbolique, finançant ainsi des repas pour les sans-abris.
Cette pratique redonne une utilité supplémentaire à l’objet-livre. Dans un réseau financièrement exsangue, le livre sortant des rayons devient une véritable monnaie d’échange sociale. Par ce geste, l’institution opère un glissement sémantique : le livre n’est plus seulement un vecteur de savoir, il devient un levier direct de première nécessité. Cette économie circulaire prouve que la richesse d’une bibliothèque se mesure moins au volume de sa collection qu’à la puissance des liens qu’elle tisse avec les acteurs de son territoire.

Le vélo électrique comme outil de médiation
À Evora, la solidarité prend la forme d’une conquête de la « topographie » du territoire. Si le bâtiment historique, niché au cœur de la citadelle, constitue un défi quotidien pour les personnes à mobilité réduite ou les seniors en raison de ses pavés et de son relief, l’institution propose de lutter contre cet enclavement grâce au déploiement de vélos électriques, les bibliothécaires assurant désormais le portage de documents à domicile. Cet investissement dans le « dernier kilomètre » du service public permet de maintenir un lien fort, presque vital avec les habitants, et particulièrement ceux empêchés. En contournant ses propres barrières architecturales, la Bibliothèque d’Evora démontre que la mission de médiation peut être mobile, agile et tournée vers l’extérieur.
La dignité par la gratuité
Pour tous les établissements visités, ce maillage solidaire repose sur un principe partagé : la gratuité totale. Elle s’y applique sans distinction de statut social ou de nationalité, incluant les résidents étrangers, sur la simple base d’une carte d’identité, dont le numéro servira de numéro d’adhérent. Dans un pays marqué par des défis économiques persistants, maintenir un accès inconditionnel et non-marchand aux ressources est un acte politique fort. La bibliothèque demeure ainsi le dernier refuge de la cité où l’individu n’est pas traité comme un consommateur, mais comme un citoyen détenteur de droits, quel que soit son parcours ou ses moyens.
Publié le 11/06/2026 - CC BY-SA 4.0