Appartient au dossier : Voyage d’étude à Chicago et New York

Bibliothèques américaines : l’espace comme droit fondamental

En mai 2026, Renan Benyamina, directeur général de la Bibliothèque publique d’information, a effectué un voyage d’étude à Chicago et New York. Dans cet article, il montre que les bibliothèques américaines conçoivent l’espace comme un droit fondamental pour leurs publics. Cette approche place le citoyen au cœur de l’institution.

La gratuité n’est pas un service, c’est une position politique

Dans toutes les institutions visitées, la gratuité est absolue et inconditionnelle. Pas de carte d’adhérent obligatoire, pas de justificatif de domicile, pas de condition de nationalité. À la Harold Washington Library, les élèves des écoles publiques de Chicago disposent d’une carte spéciale, le « 81 Club », délivrée sans aucun document administratif. À la Stavros Niarchos Foundation Library, il suffit de vivre, travailler ou étudier dans l’État de New York pour emprunter des livres. Partout, les programmes, les cours, les ateliers, l’accès aux équipements sont gratuits.

Façade d'angle de la Stavros Niarchos Foundation Library à New York sous un ciel bleu. Le bâtiment haussmannien en pierre beige de plusieurs étages est orné de grandes bannières verticales rouges portant l'inscription "New York Public Library". L'entrée principale est visible au rez-de-chaussée, animée par des passants.
Bibliothèque de la Fondation Stavros Niarchos (New York)

C’est un choix philosophique répété à chaque arbitrage budgétaire, à chaque rénovation, à chaque extension de service. Et ce choix a une conséquence directe sur la composition du public : dans ces bibliothèques, tout le monde est là. Des nourrissons aux personnes âgées, des étudiants aux sans-abris, des touristes aux habitants du quartier depuis quarante ans.

Ce que Jean-Pierre Seguin, fondateur et premier directeur de la Bpi, avait noté en 1969 reste vrai, et s’est amplifié : « La bibliothèque n’existe pas hors de ses usagers. » Mais la formulation américaine contemporaine va plus loin. À la Harold Washington, une bibliothécaire le dit sans détour : « Ce ne sont pas seulement les livres qui constituent les ressources, mais aussi les personnes. »

Façade de la Harold Washington Library à Chicago, vue depuis la rue. Le bâtiment en brique rouge foncé de style postmoderne est orné de grandes fenêtres cintrées et couronné d'un toit en verre bleu-vert avec des sculptures végétales monumentales en bronze patiné aux angles. La rue est animée par la circulation.
Bibliothèque Harold Washington (Chicago), par Wisconsin Denizen, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Un espace pour ceux qui n’ont nulle part où aller

Ce qui frappe, en traversant ces bâtiments, c’est la présence visible de personnes vulnérables : sans domicile fixe, en situation de précarité, en rupture sociale. Elles ne sont pas marginalisées dans un coin, mais simplement là, assises aux mêmes tables, utilisant les mêmes ordinateurs, participant aux mêmes programmes.

À Chicago comme à New York, les bibliothèques ont intégré cette réalité à leurs services. La Harold Washington Library dispose de travailleurs sociaux intégrés à l’équipe, d’un service d’assistance informatique pour remplir des formulaires administratifs, d’un espace de connexion avec les services sociaux de la ville. La Stavros Niarchos Foundation Library a développé le Pasculano Learning Center qui propose des cours d’anglais langue étrangère, une orientation professionnelle, des ateliers CV, un espace dédié aux entretiens d’embauche virtuels, et une présence de travailleurs sociaux. Trente mille personnes fréquentent ce seul département chaque année.

Espace du Pasculano Learning Center : plusieurs usagers sont assis à de longues tables en bois clair, travaillant sur ordinateurs portables ou téléphones. Un pilier sombre porte l'inscription "Pasculano Learning Center". En arrière-plan, un comptoir d'accueil et des salles fermées.
Pasculano Learning Center de la Bibliothèque de la Fondation Stavros Niarchos (New York)

La bibliothèque est conçue comme institution de soin, et plus largement comme un espace démocratique. C’est un endroit où l’on peut exister sans avoir à justifier sa présence, sans avoir à consommer, sans avoir à performer une utilité sociale.

La ville dedans, la bibliothèque dehors

Une observation récurrente touche à la relation entre l’espace intérieur de la bibliothèque et l’espace urbain qui l’entoure. Aux États-Unis, les jeunes n’ont pas de tiers-lieu gratuit. Pour exister dans l’espace public, il faut consommer. Les adolescents font l’objet de couvre-feux informels, sont expulsés des centres commerciaux, découragés de stationner dans les espaces publics. Dans ce contexte, la bibliothèque est l’un des derniers espaces véritablement publics (gratuits, chauffés, connectés, accueillants) qui reste accessible à tous sans condition.

J’avais été frappé, en arrivant à Chicago, par l’absence de personnes dans la rue. Paris, avec ses terrasses, ses places, ses marchés, ses parvis, offre une version de l’espace public que les villes américaines ne connaissent plus. Cela éclaire différemment la valeur de la Bpi : nichée dans le Centre Pompidou, face à la place Beaubourg, elle bénéficie d’un écosystème d’espace public rare. Mais cet avantage ne doit pas masquer la réalité de ses usagers : beaucoup viennent précisément parce qu’ils n’ont pas d’autre endroit où travailler, se connecter, se réchauffer, exister.

Publié le 17/07/2026 - CC BY-SA 4.0

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