Portraits de lecteurs # 3 : Yann
par Élodie Hommel, docteure en sociologie, enseignante à l'ITIC (Université Paul Valéry Montpellier 3) et chercheuse associée au Centre Max Weber

Portrait d’un jeune lecteur réalisé par la sociologue Élodie Hommel, dans le cadre d’une enquête qualitative sur les parcours de lecture des jeunes adultes, menée en partenariat avec le Service études et recherche (SER) de la Bpi et le Centre Max Weber de l’ENS Lyon.

Âgé de 28 ans, issu d’une famille populaire (son père est facteur), Yann est agent chargé des espaces verts dans un centre médical. Avec une dizaine de livres lus par an, on pourrait le classer parmi les faibles lecteurs, mais cette catégorie ne rend pas compte de son rapport au livre qui mêle une lecture quotidienne avant de se coucher et consultation d’articles en ligne, à raison de 15-20 min par jour. Ses lectures s’organisent autour de plusieurs pôles d’intérêt : l’actualité, l’histoire, les univers de jeux vidéo, la spiritualité, les plantes et la nature, son univers lectoral est marqué par un faible intérêt romanesque, avec des lectures plutôt didactiques et pratiques. Lire, pour lui, c’est avant tout s’informer, apprendre des choses, approfondir des connaissances, (même quand il lit des romans, principalement de fantasy). L’usage didactique de la lecture recouvre chez lui en partie un usage de salut, puisqu’apprendre c’est aussi apprendre sur soi, réfléchir et prendre du recul, comme en attestent ses lectures spirituelles. Les pratiques lectorales de Yann sont marquées par l’influence de son père, qui l’a initié à la lecture, mais se construisent également contre celle-ci, dans une démarche d’affirmation de soi.

©Blizzard Entertainment

« Pour moi, lire c’est apprendre »

Actualités

Yann s’informe régulièrement sur l’actualité, via des articles en ligne qu’il lit sur son portable. Il veille à multiplier les sources d’information sur chaque évènement, en particulier ceux qui peuvent être « sujet à polémique ». Il consulte ainsi en général trois ou quatre articles différents par sujet, à partir d’une application « kiosque » sur son téléphone, qui rassemble des coupures issues de différents journaux, afin d’avoir une vision plus globale. Il compare l’information à un objet qu’on peut voir sous différents angles et donc décrire différemment selon le point de vue : « du coup je trouve c’est important de regarder sous tous les aspects, on a beaucoup plus de chances de se rapprocher de la vérité ». Il prend l’exemple de la polémique autour du concert du rappeur Médine prévu au Bataclan, en opposant l’avis politique de personnalités du Front national à l’analyse artistique d’un critique musical. Il ne fait pas spécialement attention aux titres des journaux qu’il consulte en ligne, il n’en cite aucun spécifiquement, mais veille uniquement à consulter toujours plusieurs sites différents. Il s’agit parfois de liens envoyés par son père ou par ses sœurs, mais le plus souvent d’une recherche qu’il effectue sur un sujet précis : «c’est souvent quand j’entends quelque chose ». 

Histoire

Il s’intéresse beaucoup à l’histoire, qu’il explore à travers quelques romans historiques mais surtout à travers des livres d’histoire. Ces lectures sont effectuées dans une visée didactique, c’est pour cela qu’il relit beaucoup ce type de livres, parce qu’il n’arrive pas à « tout assimiler » dès la première lecture. Comme dans d’autres lectures, il recherche ici l’ouverture culturelle, en sortant « des grands axes », citant en exemple l’histoire du Laos et du royaume de Siam. Certaines périodes, le fascinent comme l’Antiquité et le Moyen Âge, en raison des « valeurs qu’on trouve plus aujourd’hui », comme la noblesse, la chevalerie ou l’honneur. Des valeurs qui sont également présentes dans les romans de fantasy qu’il apprécie.

Novellisation de jeux vidéo et ouverture romanesque via les univers fantasy

couverture © Orion books, illustration © A4 Games

Yann lit en lien avec les univers de jeux vidéo, comme Métro 2033, roman dont le succès s’est internationalisé après son adaptation vidéo-ludique, ou Les Ombres de la horde, novellisation issue de l’univers du jeu World of Warcraft. La lecture permet d’appréhender l’univers du jeu différemment, notamment en entrant dans la tête des protagonistes : « Dans Métro […] c’est beaucoup dans la tête, et finalement, physiquement parlant, il se passe pas énormément de choses. Du coup dans le jeu, tu peux pas faire ça, sinon les gens ils s’emm… ils s’emm… ils s’embêteraient un peu, quoi ! ».

Au-delà de la connaissance détaillée de l’univers fictionnel, c’est donc une véritable « pédagogie du romanesque » à que Yann évoque, tout ce que les romans permettent de comprendre de la psychologie humaine, Saisir les autres, mais aussi analyser sa propre psychologie en se confrontant à celle des êtres fictifs : « des fois on essaie de se convaincre qu’on n’a pas peur, ou que c’est bien ce qu’on fait, mais qu’en fait ça… voilà, parce qu’on veut pas voir les choses en face. Et… et du coup c’est quelque chose que j’ai réalisé y’a pas longtemps que je faisais ».

La lecture de romans aide aussi à effectuer un retour réflexif sur le réel. Yann fait ainsi plusieurs parallèles entre ses lectures et des questions de société. Il compare par exemple l’amalgame fait par l’héroïne de Warcraft à propos des Orcs (une des races peuplant cet univers fictionnel) aux discours islamophobes qui ont émergé suite aux attentats de 2015, et souligne en outre que la thématique du racisme est très présente dans le monde de Warcraft (« s’accepter les uns les autres, vivre ensemble, c’est… c’est des questions qui reviennent souvent »). La fiction permet alors de « prendre du recul » pour mieux appréhender la réalité. 

Publié le 27/11/2020 - CC BY-NC-ND 3.0 FR

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