L’innovation pédagogique en bibliothèque universitaire : quels apports pour la médiation en lecture publique ?
Entre mai et juin 2026, Maryline Vallez, chargée de valorisation et médiation des ressources numériques à la Bpi, a rencontré des professionnels de plusieurs bibliothèques universitaires parisiennes. Elle partage les dispositifs de formation et de médiation qu’ils ont développés, et les pistes qu’ils ouvrent pour la lecture publique.

Depuis plusieurs années, sous l’effet de l’autonomie croissante des universités, des politiques de réussite étudiante et du développement des compétences informationnelles et numériques, les bibliothèques universitaires ont profondément renforcé leur mission de formation. Elles ont renouvelé leurs pratiques pédagogiques en misant sur l’interactivité, la ludification et les formats hybrides. Quels enseignements en tirer pour les offres de médiation en lecture publique ?
Partir des besoins des publics plutôt que des ressources
On constate aujourd’hui un changement profond de la manière dont les bibliothèques universitaires conçoivent leurs actions de formation et de médiation. Elles ne construisent plus leurs dispositifs à partir des collections ou des outils disponibles, mais à partir des besoins concrets des étudiants : découvrir son environnement de travail, rechercher une information fiable, réussir un exposé, rédiger un mémoire, gagner en autonomie. La médiation, longtemps centrée sur une logique d’offre – faire connaître les ressources et les services – s’inscrit désormais dans une logique d’accompagnement des usages. Les outils documentaires ne constituent plus une finalité, ils deviennent des leviers au service d’objectifs d’apprentissage plus ambitieux.
Les dispositifs suivent l’avancée dans le cursus. Pour les primo-arrivants, la découverte de l’environnement universitaire et de son fonctionnement prime : visites découverte, ateliers méthodologiques ou jeux de piste permettent de s’approprier les lieux et les services. En master et en doctorat, les formations se spécialisent : méthodologie de la recherche, écriture académique, intégrité scientifique, gestion des données, ou accompagnement individualisé.
À l’Université Paris-I Panthéon-Sorbonne, Anne Guichard-Cazenave rappelle que chaque atelier doit répondre à un besoin immédiatement identifiable par les étudiants. Les intitulés de formation, « Aborder ses partiels avec sérénité », « Apprendre vite et mieux », « Corriger ses textes avec Antidote », annoncent un bénéfice concret plutôt qu’un contenu descriptif. À Sorbonne-Université, Julien Prost observe que le rôle des bibliothèques consiste désormais moins à apprendre à utiliser une ressource qu’à développer des compétences durables : esprit critique, sélection de l’information pertinente, choix des bons outils.
En bibliothèque publique
À l’image des bibliothèques universitaires, les bibliothèques publiques ont intérêt à ancrer leurs médiations dans des usages concrets : rechercher un emploi, préparer un concours, apprendre une langue, s’informer face à la désinformation, développer sa culture numérique ou comprendre les usages de l’intelligence artificielle. L’accompagnement proposé doit être immédiatement identifiable, par exemple « Aborder ses partiels avec sérénité », « Fais ton CV sur Canva en 30 minutes », « Hackez vos révisions avec ces 3 ressources ». Les ressources numériques peuvent être valorisées dans le prolongement des ateliers : ressources pour apprendre à dessiner, cuisiner, préparer un projet professionnel ou développer de nouvelles compétences.
Diversifier les formats pour renforcer l’engagement
Les formations proposées par les bibliothèques universitaires évoluent progressivement vers des formats plus souples, variés et adaptés à la diversité des publics. Aux séances classiques s’ajoutent désormais des ateliers flash, des rendez-vous individuels, des cafés thématiques ou des dispositifs ludiques. Cette diversification vise à s’adapter aux contraintes des étudiants et à personnaliser les parcours d’apprentissage. Elle s’accompagne également d’un renouvellement des pratiques pédagogiques. Des outils comme Wooclap, Kahoot ou Genially favorisent l’interactivité en plaçant l’étudiant en situation d’agir et d’expérimenter.
La ludification est l’une des évolutions les plus marquantes observées. À l’Université Paris-I Panthéon-Sorbonne, le parcours GOAT valide l’acquisition des compétences informationnelles par des badges ou des systèmes de récompense. À Sorbonne Université, les jeux La Muse, La Citation ou Un colloque mal barré font découvrir la bibliothèque à travers des enquêtes collaboratives. À la Sorbonne Nouvelle, la murder party Pas de pitié pour les pigeons sensibilise aux compétences informationnelles sur un mode ludique. Le bibliothécaire devient davantage animateur ou facilitateur que simple transmetteur de connaissances.


L’intelligence artificielle est elle aussi abordée comme un objet de formation à part entière, à travers des actions de sensibilisation comme les conférences ouvertes à tous, un jeu « Découvrir l’IA générative d’images par le jeu » ou encore des ateliers. Plus largement, elle est intégrée aux formations documentaires comme un outil parmi d’autres, mobilisé dans les activités de recherche, d’analyse ou d’évaluation de l’information.
D’autres établissements misent sur des formats plus informels et communautaires. À la Sorbonne Nouvelle, des « cafés mémoire » offrent un cadre convivial pour échanger sur ses travaux de recherche et rompre l’isolement. À Paris 8, des ateliers d’écriture créative aident les étudiants à gagner en aisance rédactionnelle.
Tous ces formats participent d’une même ambition : faire de la bibliothèque un espace d’expérimentation, de sociabilité et d’apprentissage.

En bibliothèque publique
Les bibliothèques publiques peuvent utilement développer des formats courts et souples : ateliers flash de vingt minutes, rendez-vous individuels, cafés thématiques (IA, actualité, enjeux de société), parcours d’autoformation en ligne, voire ateliers en soirée pour toucher des publics aux disponibilités différentes. Cette diversification peut aussi passer par une médiation plus expérientielle et participative : visites ludiques, parcours de découverte, jeux de piste, ateliers collaboratifs, pratiques (tricot, cuisine, gérer son budget) ou bien-être (yoga, sophrologie, gestion du stress). Il s’agit de passer d’une logique de transmission à une logique d’accompagnement : permettre aux usagers d’expérimenter, de manipuler, de progresser et de développer leur autonomie.
Inscrire l’innovation dans une organisation collective
L’innovation pédagogique observée dans les bibliothèques universitaires repose moins sur des initiatives individuelles isolées que sur une organisation collective, structurée et durable. Cette structuration se traduit par un pilotage identifié, des temps dédiés à la conception, à l’expérimentation et aux retours d’expérience, une veille pédagogique partagée et une mutualisation des pratiques, au sein de l’établissement comme au niveau national. À l’Université Paris Cité, la création de nouveaux ateliers donne lieu à des séances de conception collective encadrées par la responsable de formation, complétées par un cycle interne de montée en compétences des formateurs.
À l’échelle nationale, l’ADBU (Association des directeurs et des personnels de direction des bibliothèques universitaires), qui organise chaque année les Journées nationales de la formation, et l’association professionnelle FormaBib structurent un réseau d’échanges, de partage et d’entraide pour les formatrices et formateurs des bibliothèques de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche.
L’innovation demande ainsi un investissement à la fois managérial et pédagogique : dégager du temps, accompagner les équipes, valoriser et diffuser les expérimentations.
En bibliothèque publique
Pour favoriser la circulation des idées, il apparaît essentiel de structurer une communauté de médiateurs : agents de la formation, de la médiation numérique et de l’action culturelle, via des temps réguliers d’échanges de pratiques et de co-construction. Cette dynamique peut s’appuyer sur une mutualisation des outils pédagogiques, une veille partagée, des visites professionnelles et des partenariats, ou une recherche de nouveaux publics. L’objectif n’est pas de multiplier les actions, mais de créer les conditions de leur émergence et de leur pérennité.
La formation étant souvent une fonction transverse, portée par des agents aux missions et expertises variées, il apparaît important de favoriser des temps de rencontre et de partage entre bibliothécaires-formateurs. Ces espaces contribuent à construire une culture commune de la formation et à renforcer la cohérence et l’évolution de l’offre proposée aux publics.
Ainsi, les bibliothèques universitaires montrent que l’avenir de la médiation repose moins sur la multiplication des contenus que sur une meilleure compréhension des besoins des publics, une diversification des formats et une attention accrue portée aux conditions d’apprentissage et de participation. L’enjeu n’est pas de reproduire les dispositifs universitaires, mais d’en adapter les principes (accompagnement, participation, expérimentation) aux réalités d’une bibliothèque publique.
Maryline Vallez tient à remercier Floriane Cellier et Margot-Zoé Renaux (Bibliothèque universitaire de l’Université Sorbonne Nouvelle), Cécile Denier et Mathilde Armantier (Bibliothèque universitaire de l’Université Paris 8), Julien Prost (Bibliothèque de Sorbonne Université), Anne Guichard-Cazenave (SCD de l’Université Paris Panthéon-Sorbonne), Lise Dachet (DGDBM, Bibliothèque de l’Université Paris Cité) ainsi que Christèle Hervé (SCD de Tours), pour le partage de leurs pratiques et leurs retours d’expérience.
Publié le 05/10/2026 - CC BY-SA 4.0