Les bibliothèques publiques de Valence : au cœur des mutations urbaines, écologiques et sociales
par Claire Druhet, chargée de collections et médiation au Service Civilisations, sciences et sociétés de la Bpi
Dans le cadre du programme Erasmus+, Claire Druhet a effectué une mobilité de cinq jours dans les bibliothèques municipales de Valence en Espagne en juillet 2026. Son objectif était de découvrir les politiques d’accueil à l’échelle du réseau, notamment pour les publics migrants.
Bibliothèques municipales, régionale, de périphérie ou de musée : la ville de Valence se distingue par la diversité de ses équipements et les liens qui les unissent. Catalogues communs, cartes d’emprunt partagées et collaborations entre professionnels dessinent un réseau diversifié et complémentaire. Face aux grandes transformations du territoire (croissance urbaine, migrations, risques climatiques), les bibliothèques inventent de nouvelles manières d’accueillir, de transmettre et de créer du lien, pour rester des lieux ouverts et accessibles à toutes et tous.
Un réseau de lecture publique face aux mutations de Valence
Valence, sur la côte méditerranéenne de l’Espagne, est une ville universitaire et balnéaire en pleine croissance. Ses 800 000 habitants se répartissent entre quartiers historiques et modernes, populaires et gentrifiés, en bord de mer ou en périphérie.
Le réseau de lecture publique regroupe 32 établissements, de tailles plutôt modestes. Ils bénéficient de larges horaires d’ouverture (du lundi au vendredi, de 9h à 20h), mais fonctionnent avec peu de personnel (deux ou trois bibliothécaires par équipement). La surface moyenne de 0,017 m² par habitant, comme les 48 millions d’euros de budget annuel, apparaissent insuffisants face à un territoire en pleine mutation, marqué par l’évolution de sa population et de ses besoins culturels.
Pour répondre à ces besoins, un projet de grande bibliothèque est à l’étude : un équipement de 3 500 m² sur cinq étages, implanté au nord de la ville, dans le « quartier maritime », où vivent 55 000 Valenciens. À la marge du centre historique, ce quartier se distingue par une forte mixité sociale, entre une communauté gitane historiquement établie et une population plus aisée propriétaire d’appartements en bord de mer. Prévu dans les prochaines années, ce nouvel établissement doit incarner une offre de lecture publique à la hauteur des enjeux d’une ville en pleine croissance.
Bibliothèque d’État gérée par la Communauté valencienne, l’élégante bibliothèque Pilar Faus complète le réseau municipal de Valence. Installé dans un ancien hôpital du 15e siècle au cœur du centre historique, ce grand établissement de lecture publique accueille 2 000 usagers journaliers dans 3 000 m², et met à disposition 200 000 documents et des services variés. Son rayonnement repose autant sur sa richesse documentaire (ses fonds sont régulièrement prêtés au réseau municipal), son dynamisme culturel et partenarial, que sur son prestige architectural, son emplacement central et ses larges horaires d’ouverture. Pilar Faus constitue ainsi un lieu emblématique de la lecture publique valencienne.

Adaptation, résilience et risques climatiques
Les 29 et 30 octobre 2024, de violentes inondations s’abattent sur Valence et sa périphérie, faisant près de 250 victimes. Les pluies diluviennes endommagent les rues, les habitations et les édifices publics. Paiporta est particulièrement touchée : une coulée de boue de plus de deux mètres ravage la ville. La bibliothèque, située sur la place principale, est entièrement inondée. Les voitures emportées par les flots pénètrent dans le bâtiment et cognent ses piliers, ce qui ébranle l’édifice. Les archives et le fonds de littérature sont noyés.


Dans les jours qui suivent le drame, la bibliothèque devient un lieu refuge pour les habitants. Sur les réseaux sociaux, les images de la bibliothèque inondée et de ses collections détruites (30% du fonds) entraînent une forte mobilisation, avec des dons venus de toute l’Espagne. La collection de romans est reconstituée, du mobilier (en plastique) racheté, les murs du rez-de-chaussée repeints. Les espaces sont en cours de réorganisation, avec notamment le transfert de l’espace jeunesse en bas, avec un mobilier plus léger. L’entrée du bâtiment est sécurisée pour mieux résister à de futures inondations.


À l’image de la ville durement touchée par cette inondation meurtrière, les bibliothécaires de Paiporta reconstruisent, sécurisent et transforment la structure pour l’adapter aux risques environnementaux.
Accueillir et valoriser les parcours migratoires
Mes visites des différentes bibliothèques du réseau avaient pour fil conducteur les politiques d’accueil des personnes migrantes dans les bibliothèques de Valence. Celles-ci se déclinent de manière très variée selon les parcours migratoires : les populations originaires d’Amérique hispanophone dont l’intégration est facilitée par la maîtrise de la langue du pays d’accueil, et les personnes en provenance de pays non hispanophones, qui subissent une importante précarité économique. Les établissements visités travaillent en partenariat avec des associations spécialisées comme « Valencia Acoge » (« Valence accueille »), dont l’expertise est reconnue au niveau institutionnel.
Apprentissage et diversité linguistique
La bibliothèque Pilar Faus organise des cours d’espagnol de différents niveaux, ainsi qu’un club de lecture en « espagnol facile », qui accueille des participants de toutes nationalités. Des ateliers de traduction sont également proposés.
Une fois l’espagnol maîtrisé, des migrants, toujours accompagnés par « Valencia Acoge », interviennent à la bibliothèque pour raconter leur expérience de l’exil, leur culture et leur pays d’origine, ainsi que leur parcours d’arrivée et d’intégration en Espagne.
La bibliothèque Pilar Faus a également constitué un fonds de livres en lithuanien, en collaboration avec le consulat. Des traductions et des éditions d’ouvrages sont financées en parallèle.
Déconstruire les préjugés et les stéréotypes
La bibliothèque Casa de la Reina s’attache, quant à elle, à valoriser les communautés gitanes, particulièrement stigmatisées en Espagne. Outre l’organisation d’expositions photographiques et de conférences régulières, les bibliothécaires ont participé à l’édition et à la diffusion d’un ouvrage remarquable, Gitanas. Ce livre, qui entend lutter contre les préjugés qui réduisent les femmes gitanes au flamenco ou à un rôle traditionnel au sein du foyer, rassemble des portraits de femmes gitanes journalistes, avocates ou scientifiques.
Faire entendre les récits de migration
Enfin, la bibliothèque de l’ETNO, musée d’Ethnologie développe depuis quelques années un dispositif notable : les « Bibliotecas humanas » (« bibliothèques humaines »). Né en 2021 à l’occasion d’une grande exposition consacrée aux migrations, le projet est imaginé par la bibliothécaire en miroir de la programmation du musée. En partenariat avec l’association « Valencia Acoge », elle organise des temps d’échanges entre les visiteurs du musée et des « livres humains » : des migrants valenciens qui racontent leur propre parcours d’exil.

Les rencontres se déroulent dans les collections permanentes du musée. Chaque intervention, d’une durée d’une quinzaine de minutes, est préparée avec l’aide de la compagnie de théâtre Funtun, liée à l’association. Elle suit une trame identique : l’enfance et la vie dans son pays d’origine, les circonstances ayant conduit à l’exil, le voyage et l’arrivée en Espagne, puis les conditions d’accueil et de vie à Valence. Des objets personnels, comme des cartes postales, des photos ou des peintures, peuvent être utilisés pour illustrer le récit. Chaque session réunit quarante « lecteurs » ou spectateurs répartis en petits groupes, et donne la parole à des profils variés : hommes et femmes originaires notamment d’Afrique, d’Europe de l’Est ou d’Amérique latine.
Ces « bibliothèques humaines » contribuent à mieux faire connaître les parcours migratoires et à favoriser la rencontre entre les habitants. Le dispositif sera prochainement décliné dans les bibliothèques du réseau municipal.

Publié le 18/09/2026 - CC BY-SA 4.0