La BEIC de Milan, l’ambition d’une grande bibliothèque européenne
Dans le cadre du programme Erasmus+, l’équipe de direction de la Bibliothèque publique d’information s’est rendue à Milan pour découvrir le projet de la Biblioteca Europea di Informazione e Cultura (BEIC), dont l’ouverture est prévue en 2027. Ce voyage a permis d’en apprendre davantage sur le projet intellectuel et architectural de ce futur équipement. David-Georges Picard, directeur adjoint de la Bpi, partage ses échanges avec nos homologues italiens.
Comment s’organise le réseau des bibliothèques publiques milanaises ?
Le réseau de lecture publique milanais comprend 25 bibliothèques et un bibliobus, ce qui est relativement modeste au regard de la population et de la superficie de la ville. Milan compte 1,37 million d’habitant·es, contre 2,07 millions pour Paris, qui dispose de 69 bibliothèques municipales. L’offre milanaise reste sous-dotée par rapport à d’autres villes comparables en Europe. Le réseau des bibliothèques de Milan, appelé Sistema Bibliotecario di Milano, est coordonné par un département documentaire et logistique s’occupant des achats, du catalogage, de la distribution et de la logistique.
Le réseau milanais assure également une mission patrimoniale, plusieurs de ses bibliothèques étant chargées de la collecte du dépôt légal imprimeur. La bibliothèque centrale, située au sein du Palais Sormani, héberge notamment le Fonds Stendhal. La centrale reste une bibliothèque de lecture publique, c’est un lieu hybride qui réunit des collections historiques et patrimoniales, des espaces de lecture, d’étude et de recherche, ainsi que des espaces et des collections destinés aux enfants et aux adolescent·es. Elle propose également des événements, des conférences et des expositions, qui en font un important lieu culturel pour la communauté milanaise.

Quand le projet d’une autre bibliothèque centrale est-il né ?
En 1996, l’association « Milano Biblioteca del 2000 » a été créée pour promouvoir la construction d’une grande bibliothèque européenne et le développement d’une bibliothèque numérique. Le projet était d’élargir l’offre de ressources et de favoriser l’émancipation citoyenne. Il répondait également à la volonté de doter l’Italie d’une bibliothèque d’envergure, à l’image de grandes villes comme Paris, New York, San Francisco ou encore Munich.
Le projet a mis beaucoup de temps à se concrétiser, pour plusieurs raisons. Il a fallu construire un montage institutionnel complexe entre plusieurs partenaires publics, définir le concept bibliothéconomique, le projet architectural et l’implantation urbaine. Les concours, les validations techniques et autres impondérables ont allongé les délais.
L’emplacement retenu se situe dans un quartier populaire de la ville : l’ancienne gare de Porta Vittoria. L’actuelle bibliothèque de quartier (Biblioteca Calvairate) va être réhabilitée en espace d’action sociale.
La BEIC digitale, en revanche, a vu le jour bien avant la construction du bâtiment. Inaugurée en 2012, elle constitue la première réalisation concrète du projet.
Aujourd’hui encore, la création d’une bibliothèque centrale d’envergure reste une nécessité pour consolider la coordination du réseau milanais, renforcer les missions de conservation patrimoniale (notamment le dépôt légal imprimeur) et faire de la lecture publique un axe fort de la collectivité.
C’est un projet particulièrement ambitieux et impressionnant, qui incarne un certain gigantisme. À cet égard, ce type de réalisation peut susciter des interrogations face aux enjeux actuels de durabilité et de maîtrise des ressources.

Quels sont les axes stratégiques du projet, notamment à l’échelle européenne ?
Le projet possède plusieurs dimensions : locale, nationale (en ce sens comparable à un grand établissement de lecture publique comme la Bpi), européenne, et plus largement internationale.
Il s’articule autour de trois axes stratégiques :
- internationalité : référence en matière de culture européenne, accessible aux citoyen·nes et aux usager·ères du monde entier.
- inclusivité : environnement où chacun peut accéder librement aux ressources et participer à des activités sans barrière linguistique, culturelle ou physique.
- innovation : plateforme culturelle et laboratoire d’innovation, caractérisé par des espaces interactifs et immersifs, un lieu où la technologie projette la mémoire dans le futur.
La dimension européenne se traduit par un engagement en faveur de l’éducation des jeunes générations à la citoyenneté européenne et aux opportunités offertes par l’Union européenne. Les collections documentaires accorderont une place importante à l’histoire, aux cultures, aux langues et aux réalités socio-économiques de l’Europe.
Comment se déploie le projet architectural ?
Sur le plan architectural, l’édifice repose sur une structure de métal et de verre, avec une attention particulière portée aux performances énergétiques et acoustiques. La BEIC se veut exemplaire en matière de résilience climatique, grâce à une conception favorisant l’inertie thermique du bâtiment et à l’intégration d’espaces végétalisés, à l’intérieur comme à l’extérieur.
Implantée à proximité d’un parc public, la bibliothèque s’étendra sur environ 30 000 m². 19 000 m² seront dédiés aux espaces publics et 11 000 m² aux espaces internes, circulatoires et commerciaux.
La bibliothèque sera organisée en deux grands volumes reliés par le rez-de-chaussée : ces deux nefs vitrées et métalliques donneront au bâtiment l’apparence d’un vaste laboratoire ouvert, invitant à la découverte et à l’exploration.

La première nef, appelée « Dipartimenti », accueillera les collections en libre accès, des ressources documentaires physiques et numériques, des salles de lecture, des postes de travail, avec un accompagnement personnalisé à la recherche.
La seconde nef, le « Forum », sera consacrée à l’expérimentation et aux pratiques créatives : musique, jeu vidéo, podcast, fabrication numérique, etc. avec des salles d’ateliers et un espace d’exposition. Un pavillon en gradins viendra compléter l’ensemble, avec l’Auditorium, une salle de 300 places destinée aux conférences, concerts et spectacles, ainsi que l’Imaginarium, un espace dédié aux enfants et aux adolescent·es.
Entre ces deux nefs, la « Promenade » constituera un espace de circulation et de rencontre, intégrant des activités commerciales (restauration, etc.)
Sous le bâtiment, un espace de stockage souterrain permettra de conserver jusqu’à 2,5 millions de volumes.
Comment le projet est-il financé ?
Le montant alloué à ce projet s’élève à 175 millions d’euros, une somme largement supérieure à ce qui est traditionnellement investi en France pour les bibliothèques publiques ou universitaires. Rapporté à la surface de 30 000 m², ce projet représente un coût d’environ 5 900 euros par m².
La BEIC bénéficie de plusieurs financements, au niveau local, régional, étatique et européen. Elle a également la particularité de disposer d’une « fondation », une entité de gestion dédiée à la collecte de fonds et au pilotage du projet.
Comment les équipes sont-elles impliquées ?
Les équipes sont mobilisées de manière transversale. Pour la direction du réseau, ce projet constitue une opportunité de montée en compétences collective des agent·es, avec notamment un programme de formation et d’échanges professionnels. Nous avons par exemple participé à une demi-journée d’étude réunissant une trentaine de cadres du réseau afin de mettre en regard les projets BEIC et « Bpi 2030 ».
Le futur équipement nécessitera par ailleurs le recrutement d’une centaine d’agent·es.
Ce projet européen peut-il être inspirant pour des projets en France ?
Le projet de la BEIC constitue une source d’inspiration par ses ambitions et ses orientations de services. Si son modèle de gouvernance et de financement demeure propre au contexte italien, plusieurs de ses choix stratégiques – je pense notamment à l’accueil des jeunes publics et des familles – viendront nourrir les réflexions et les expérimentations conduites par la Bpi.


Publié le 10/07/2026 - CC BY-SA 4.0