Appartient au dossier : La Bpi 2025-2030
Être architecte en bibliothèque
entretien avec Luis Cercos, chef de projets bâtimentaires à la Bpi et maître d’œuvre du projet « Bpi Lumière »
Architecte-ingénieur et historien de l’art de formation, spécialisé dans la restauration du patrimoine architectural, Luis Cercos travaille à la Bibliothèque publique d’information comme chef de projets bâtimentaires. Il y pilote et coordonne des projets de rénovation, d’aménagement et d’adaptation des espaces de la bibliothèque. Dans cet entretien, il revient sur son parcours, sur les projets menés à la Bpi et sur le regard particulier qu’un architecte peut porter sur les bibliothèques.

Peux-tu présenter ton parcours ?
Je suis né à Madrid, en Espagne. Je suis architecte et ingénieur en bâtiment, spécialisé dans la restauration des monuments historiques. Je suis également historien de l’art.
J’ai fait une grande partie de ma carrière en Espagne (1991-2010), puis en Amérique latine (2011-2015), avant de m’installer avec ma famille en France en 2016, à Paris, une ville que j’aime beaucoup depuis ma jeunesse et mon premier voyage dans la capitale en 1981.
À l’étranger comme en France, j’ai essentiellement travaillé sur des monuments anciens ou des architectures pré-existantes. Parmi les projets auxquels j’ai participé depuis mon arrivée en France, je peux citer la réhabilitation des grandes halles historiques de voyageurs de la gare Paris Saint-Lazare en 2017-2018, l’église de Sainte-Foy-lès-Lyon en 2017, la restauration du Fort des Trois-Têtes à Briançon en 2019 ou encore celle du château de La Grange-Bléneau à Courpalay, dernière résidence du général Lafayette, en 2020.
Quand as-tu rejoint la Bpi ?
J’ai rejoint la Bpi en mai 2021, en tant que maître d’œuvre d’un projet de rénovation… qui n’a jamais vu le jour ! Il s’agissait du projet de réaménagement de la Bpi conçu par l’agence CANAL Architecture, qui a finalement été abandonné au profit du grand projet de rénovation Centre Pompidou 2030. Le projet CANAL a été suspendu quelques jours seulement après mon arrivée, ce qui était assez déstabilisant, car il fallait reconfigurer ma mission. Par la suite, en 2023, je suis devenu chef de projets bâtimentaires, c’est-à-dire que je développe et coordonne les projets liés à l’architecture et à l’aménagement de la Bpi.
Quels projets as-tu menés la Bpi ?
Mon premier chantier a été le retour de l’entrée commune de la Bpi avec l’ensemble du Centre Pompidou. En 2000, l’entrée publique de la Bpi avait en effet été déplacée de l’autre côté du bâtiment, rue du Renard. Il a donc fallu ouvrir une nouvelle entrée au niveau 2 de la bibliothèque, permettant l’accès depuis la « chenille », c’est-à-dire les escalators en façade ouest du Centre Pompidou.

Ce chantier a été l’occasion d’améliorer les espaces et les conditions d’accueil. Puis, nous avons partiellement réaménagé les trois niveaux, remplacé les sols qui étaient très abîmés, acheté du mobilier léger sur roulettes, et revu la signalétique pour fluidifier la circulation des publics. Il était également important de redonner une identité et une harmonie visuelles à la bibliothèque, nous avons donc repris le gris et le vert, en référence aux couleurs d’origine de la Bpi.



J’ai ensuite été missionné pour concevoir la Bpi Lumière, dans le cadre du projet de rénovation du Centre Pompidou (2025-2030) et du relogement temporaire de la bibliothèque dans le 12e arrondissement de Paris. Dans un délai très court, il a fallu repenser une bibliothèque nationale dans un espace initialement prévu pour des bureaux, reconfigurer et aménager les espaces, adapter le mobilier existant et en concevoir du nouveau, organiser les flux, coordonner les aspects administratifs et techniques… Grâce à l’engagement de toutes les équipes, nous avons réussi à tenir le calendrier, et le 25 août 2025, après six mois de fermeture, nous étions prêts à ouvrir au public au Lumière.





Je travaille toujours selon une méthode qui commence par la réflexion et le diagnostic, avant de proposer une forme de thérapie architecturale et un engagement contemporain avec le lieu.
Pour mener ces projets de « restauration », j’ai écouté les personnes qui connaissaient à l’époque le Centre Pompidou et la Bpi, je me suis plongé dans les archives de la bibliothèque depuis sa conception, je me suis aussi beaucoup promené dans la bibliothèque pour voir comment elle était investie par les usagers… Cela m’a permis de comprendre le choix du mobilier, des couleurs, des rayonnages métalliques, etc. et d’intervenir à mon tour dans le respect de la mémoire du lieu.

En tant qu’architecte, que représente le Centre Pompidou ?
J’aime dire que le Centre Pompidou et moi sommes de la même génération. C’est une pièce d’architecture iconique, bien sûr, mais ce n’est pas juste un bâtiment au cœur de Paris. À mon avis, c’est la première pierre d’un axe Beaubourg – Les Halles – Le Louvre – Orsay – La Défense, qui est fondamental pour le nouveau Paris. Je ne parle pas du Paris d’après-guerre à reconstruire, mais du nouveau Paris à construire à partir des années 1960-1970. Le Centre Pompidou incarne cette ambition, il en est l’image.
Le Centre Pompidou est aussi une infrastructure d’ingénierie civile complexe, un peu comme un aéroport, sauf qu’il est dédié à la mobilité de la culture et non des personnes.
Enfin, le Centre Pompidou est une confédération : il abrite une bibliothèque, un musée, de l’art moderne et de l’art contemporain, un espace de recherche et de création musicale contemporaine, la bibliothèque Kandinsky, une programmation de cinéma et de spectacle vivant. Tout cela fonctionne ensemble, et en même temps dans une totale liberté et en toute indépendance. Et puis, il n’y a pas seulement ce qui se passe à l’intérieur, il y a tout ce qui se passe autour. C’est pour ça que je parle souvent du Centre comme d’une place. J’aime beaucoup les mots du poète Francis Ponge : « Au cœur de Paris, un cœur : un muscle, une pompe aspirante et refoulante, aux battements ininterrompus, animant sans repos, régulièrement, moins régulièrement parfois, aux moments d’émotion et de fièvre, un corps en forme d’hexagone […] : voilà ce que devrait être, serait, sera, est déjà le bâtiment Beaubourg. »
Comment vois-tu les bibliothécaires ?
C’est important, pour moi, d’observer les bibliothécaires, mais aussi les usagers ! J’ai d’ailleurs tendance à commencer mes phrases par « Je ne suis pas bibliothécaire… » Depuis quelques semaines, j’assure également des plages de service public. Je crois qu’il y a toujours un attachement très fort à ce qu’est traditionnellement une bibliothèque : un lieu de silence, avec une certaine discipline, des protocoles à respecter, une forme de rigidité.
Je crois que le silence reste une valeur essentielle dans une bibliothèque, mais qu’il ne doit pas être compris comme l’unique modèle d’usage. À la Bpi, qui est ouverte à tous, il faut pouvoir accueillir des manières différentes d’habiter la bibliothèque. Le silence doit continuer à exister, bien sûr, mais comme un service rendu au public parmi d’autres : il doit être organisé, protégé, situé, et non imposé comme la seule définition possible de la bibliothèque.
On a aujourd’hui besoin d’espaces de convivialité et de partage. Cette logique de bibliothèque d’étude, il va falloir la dépasser quand nous allons imaginer la future Bpi 2030.
Comment es-tu impliqué dans le projet Bpi 2030 ?
Le projet de rénovation Centre Pompidou 2030 a été confié à l’agence Moreau Kusunoki, associée à Frida Escobedo Studio. Ma mission est d’accompagner la direction de la Bpi, d’assurer la maintenance des sites, et de partager mon expérience auprès des architectes.
Je suis attaché à plusieurs aspects du projet initial de la Bpi. D’abord, l’encyclopédisme, que je rapproche de L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert et du siècle des Lumières. La bibliothèque est cette grande encyclopédie, où tous les champs de la connaissance sont réunis. Chaque année, on la met à jour, on renouvelle les savoirs. Ensuite, il y a cette formule de Jean-Pierre Seguin (1920-2014), le fondateur de la Bpi : « une bibliothèque universitaire pour les non-universitaires », avec laquelle nous devons renouer. Enfin, je crois profondément que la bibliothèque peut être un lieu de réparation symbolique et sociale pour des personnes qui, à un moment de leur vie, ont été éloignées du savoir, de l’école, de l’université ou des institutions culturelles.
Il ne faut pas oublier que la Bpi a toujours été une bibliothèque d’avant-garde. Il va donc falloir imaginer la bibliothèque du 22e siècle, c’est une énorme responsabilité et un sacré challenge ! C’est pourquoi, je parle maintenant du projet Bpi 2080, plutôt que 2030. Cette bibliothèque 2080 va devoir être inattendue, différente de celle que nous avons connue jusqu’ici. Quel serait par exemple l’équivalent du service des télévisions du monde de 1977 ? Car c’était de la science-fiction à l’époque… Comment scénographier les espaces, créer des univers modulables en fonction des usages ? Comment intégrer l’intelligence artificielle ? Quel modèle pour la lecture publique ? Je vois une bibliothèque vivante et souple, qui soit aussi un lieu sûr, un espace sacré. Il faut imaginer la première personne qui entrera dans cette nouvelle bibliothèque : on devra lire l’étonnement dans son regard, comme le premier lecteur franchissant la porte de la Bpi en 1977.
Comment ton travail à la Bpi nourrit-il ta théorie de l’architecture ?
J’ai trente ans de carrière et de réflexion autour de la restauration architecturale. Le Centre Pompidou a changé ma vision, car c’est un « anti-monument », comme l’appelaient les architectes Richard Rogers et Renzo Piano. Ce n’est pas la même chose de restaurer un monument historique, auquel on ne va pas pouvoir toucher, et un « anti-monument », qui autorise des modifications.
J’ai développé ce que j’appelle une théorie de la restauration contextuelle. Pour moi, il n’existe pas de doctrine applicable mécaniquement à tous les bâtiments. Chaque édifice possède une biographie propre, faite de continuités, de ruptures, de transformations, d’usages et parfois de blessures. Restaurer ne consiste donc pas seulement à revenir à un état supposé originel, mais à comprendre ce que le bâtiment est devenu, ce que son contexte lui demande aujourd’hui, et ce que nous avons le droit – ou le devoir – d’y ajouter depuis le présent.
Vous pouvez suivre Luis Cercos sur son compte LinkedIn et sur son blog personnel.
Publié le 12/06/2026 - CC BY-SA 4.0