Appartient au dossier : La Bpi 2025-2030
Bpi Lumière : bilan 6 mois après l’ouverture
entretien avec David-Georges Picard, directeur adjoint de la Bpi
Le 2 mars 2025, la Bibliothèque publique d’information a fermé ses portes au Centre Pompidou pour cinq ans de travaux. De 2025 à 2030, elle est relogée dans le bâtiment Lumière, situé dans le 12e arrondissement de Paris. David-Georges Picard, directeur adjoint de la Bpi, fait le bilan du déménagement et de l’ouverture de la Bpi dans ses nouveaux locaux.
Comment s’est passée la réouverture de la Bpi dans le bâtiment Lumière en août 2025 ?
Le mois d’août a été un mois à la fois de préparation et de finalisation des espaces, afin qu’ils soient prêts pour l’ouverture au public le 25 août 2025. Quelques jours auparavant, la commission de sécurité avait validé l’ensemble des dispositifs de sécurité : systèmes de sécurité incendie, fermeture et ouverture des portes, plan d’évacuation, etc.
La fermeture et le relogement de la Bpi ont fait l’objet d’un plan de communication exceptionnel en plusieurs phases. D’octobre 2024 à mars 2025, la phase « La Bpi déménage », principalement sur les réseaux sociaux et dans la bibliothèque, a informé les usagères et usagers de la fermeture à venir du Centre Pompidou. La seconde phase, « la Bpi hors les murs », s’est centrée sur la poursuite des activités de la Bpi dans des lieux partenaires pendant la fermeture (médiations, programmation culturelle, accès à distance aux ressources numériques, etc). La troisième phase, portant sur la réouverture au Lumière, a fait l’objet à la fois d’une campagne médias traditionnelle (cahier spécial dans Libération, vidéo dans Le Parisien…) et d’un ciblage sur les réseaux sociaux via des créateur·ices de contenu, comme Enzo Reads.


Parallèlement, nous devions mettre en place le dialogue avec Praemia, le bailleur qui nous loue les espaces et Sefal, le gestionnaire. Au fil des échanges, la perception de ces acteurs a sans doute évolué pour ce qui concerne l’accueil des publics – en d’autres termes, les 1 500 places assises de la Bpi ne représentaient pas sa jauge fixe quotidienne. Ces places n’étaient pas envisagées comme un flux de circulation continu. Et ce flux, il faut bien sûr le gérer et l’adapter au bâtiment. La réouverture fin août a donc permis une période de rodage avant la rentrée universitaire de septembre.
Cette proximité avec un organisme privé constitue une première. Pour moi, ça a été la démonstration de la grande agilité de la Bpi. C’était très intéressant de voir la Bpi prendre la mesure de ce nouvel environnement, s’y adapter, et lui apporter une contribution très réelle, y compris économiquement.
Comment les équipes ont-elles été impliquées et formées à ce changement ?
Nous avons mené un accompagnement par groupes de travail, notamment sur les services au public, l’action culturelle, le hors-les-murs, et plus récemment, pour le suivi du quotidien dans l’exploitation de deux lieux, sur le fonctionnement en bi-sites [le bâtiment Lumière et l’immeuble de bureaux à proximité du Centre Pompidou]. Ces groupes ont vocation à perdurer et à accompagner notre vie au Lumière jusqu’à notre retour à Beaubourg.
Cette période a aussi été l’occasion d’intensifier les échanges de professionnels, sous l’impulsion de la Délégation à la coopération nationale. Une trentaine d’agentes et agents de la Bpi ont pu partir en observation dans différentes bibliothèques, appréhender d’autres pratiques et fonctionnements. Plus généralement, un important travail de veille a été effectué au sein des départements de la Bpi, en particulier sur les questions liées au handicap, au numérique, etc. pour penser les futurs services aux publics.
Le service formation a été très mobilisé, et nous devons encore progresser pour que tous les agentes et agents aient accès à une offre de formation selon leurs métiers et domaines d’exercice, suffisamment anticipée pour être réalisable.
La bibliothèque a-t-elle retrouvé le public et la fréquentation de Beaubourg ?
En novembre 2025, le service Études et recherche de la Bpi a mené une étude de publics qui met en évidence des éléments intéressants.
En premier lieu, la composition des publics. Le public étudiant est largement majoritaire, il constitue 75% de la fréquentation, contre 61% à Beaubourg en mars 2024. On constate une vraie perte sur les actifs, qui passent de 20% en mars 2024 à 10% dans la nouvelle bibliothèque. La fréquentation des publics jeunes, scolaires et retraités se maintient, mais représente une part minime de notre public.
En second lieu, le renouvellement des publics. Lors de l’enquête, 55% des personnes interrogées ont découvert la Bpi par le Lumière. Ce qui veut dire que plus d’une personne sur deux fréquente la Bpi depuis qu’elle est installée dans le 12e arrondissement de Paris. J’y vois l’effet d’un environnement « favorable » aux bibliothèques, avec la proximité de la BnF Tolbiac, de la Sorbonne Nouvelle et de la bibliothèque Hélène Berr.
Enfin, c’est inédit : la majorité des publics (61%) viennent de l’extérieur de Paris, notamment de l’est et du sud parisiens (Seine-Saint-Denis, Val-de-Marne, etc.).
La satisfaction des usagères et usagers au Lumière atteint des records : 80% des personnes qui fréquentaient la bibliothèque au Centre Pompidou jugent le nouvel espace plus agréable, et la mesure de différentes dimensions du bien-être (sentiments de sécurité, d’être bien accueilli, d’être à sa place…) varie entre 99% et 100%.

Les publics du champ social sont-ils présents au Lumière ?
Je pense – c’est une observation personnelle – que l’on a encore du chemin à parcourir pour regagner ce public.
D’abord, il y a la question de la circulation : passer de Châtelet à Cour Saint-Émilion, ce n’est pas évident pour un public qui a ses repères et ses habitudes, c’est un changement conséquent au quotidien. Le bâtiment Lumière peut également avoir un aspect très imposant et institutionnel.
Je ne suis pas certain que les publics les plus fragiles, par exemple les mineurs non accompagnés, se soient massivement dirigés vers les bibliothèques de la Ville de Paris en l’absence de la Bpi. Ces publics qui sortent des bibliothèques interrogent beaucoup sur la capacité de l’action publique à maintenir le lien malgré des changements temporaires, comme, dans le cas présent, un changement de localisation.
Nous travaillons donc avec des associations pour retisser ce lien. Il est aussi indispensable que nous poursuivions la réflexion sur une dimension davantage hors les murs pour toucher les publics qui ne pourront pas ou plus se rendre à notre localisation actuelle.
Où se déroule la programmation culturelle ?
Au Lumière, nous ne disposons pas d’espaces de projections et de rencontres comme nous pouvions les connaître à Beaubourg. Nous avons donc noué un certain nombre de partenariats en amont de la fermeture et du déménagement de la Bpi.
Nous travaillons, entre autres, avec le réseau des bibliothèques de la Ville de Paris (où le dessinateur Emmanuel Guibert est en résidence pour préparer une exposition à le Bibliothèque Forney, la Gaîté Lyrique pour le Festival de littérature Effractions, les cinémas du quartier latin pour le Festival Cinéma du Réel, le Mk2 Bibliothèque, le Centre Wallonie-Bruxelles et le Forum des images pour la Cinémathèque du documentaire.
Nous maintenons notre activité de médiations au Lumière, où nous avons trois espaces d’ateliers et un espace dédié aux permanences juridiques ou d’écrivain public assurées par des partenaires. De temps en temps, nous investissons les espaces à l’entrée de la bibliothèque pour certaines conférences ou rencontres. Nous travaillons également avec le bailleur pour programmer des évènements réguliers dans le Forum du Lumière, accessibles à l’ensemble des usagères et usagers du bâtiment.
Quelles améliorations a permis le relogement par rapport à la Bpi Beaubourg ?
Déjà, il y a le fait que les locaux sont neufs. Concernant les équipements, le réemploi a été un enjeu majeur du relogement. Notre architecte Luis Cercos a travaillé à la réutilisation de beaucoup de matériel, comme les plateaux de table et la quasi-totalité des assises. De ce point de vue-là, nous avons exprimé un geste très fort.
L’opération de « désélection », qui a mené à extraire environ 17% des collections, a permis de donner une nouvelle dynamique et une meilleure lisibilité aux fonds documentaires. La signalétique des espaces, en panneaux cartonnés, est également une réussite.
La cafétéria, qui fait la jonction entre les deux niveaux de la bibliothèque, est plus grande et chaleureuse. Elle est plébiscitée par les publics, et nous avons doublé le nombre de distributeurs. Il faut maintenant que l’on travaille la qualité de l’offre à des tarifs raisonnables, en lien avec le prestataire.
Enfin, les toilettes et le wifi ont été nettement améliorés. Ces services essentiels étaient un point critique récurrent à Beaubourg.


Quand je vois l’ampleur du projet qui a été mené : déménager une bibliothèque nationale en six mois avec ses collections, son mobilier, son personnel, tout en maintenant les activités courantes, je me dis que c’est une réussite extraordinaire du service public. Les équipes ont réalisé un travail exceptionnel.
Quels sont les points d’amélioration identifiés depuis la réouverture ?
Nous devons adapter notre fonctionnement interne, notamment le travail en bi-sites entre les bureaux de la rue du Renard et le bâtiment Lumière. Il faut pouvoir faciliter le quotidien des agentes et agents, les circulations, la communication entre les services. Nous devons également améliorer la configuration du flex-office au Lumière (espace avec des postes de travail libres et non attitrés) pour que les conditions de travail soient meilleures, plus confortables et adaptées.
Nous dialoguons avec la RATP et la Ville de Paris pour améliorer notre visibilité, la signalétique extérieure et la circulation des publics vers nos locaux. Comme je l’indiquais, nous avons des publics à retrouver mais également à aller chercher sur ce territoire.
Nous allons aussi réfléchir à la question des espaces, qui sont aujourd’hui relativement figés avec des rayonnages et des tables, pour disposer d’une malléabilité et de la possibilité d’expérimenter de nouvelles formes.
Comment se passe la cohabitation avec les autres services du bâtiment Lumière ?
Nous partageons le bâtiment avec des structures très différentes : commerces de bouche, ministère de l’Intérieur, Inspection générale de l’administration, école de commerce, école d’application… Je dirais que nous vivons en bons voisins, mais assez indépendamment les uns des autres.
Nous avons de très bonnes relations avec la partie commerciale : le Café Kawaa, situé sur la mezzanine à proximité de la bibliothèque, a étendu ses horaires d’ouverture et enregistré une progression de 50% de son chiffre d’affaires avec l’arrivée de la Bpi.
Cette arrivée a probablement suscité une relative appréhension pour les services du ministère de l’Intérieur, qui ont redouté de voir beaucoup de personnes entrer librement et accéder à la bibliothèque sans inscription ni justificatif. C’est pourquoi, la gestion des flux a été organisée en dialogue avec le bâtiment Lumière, avec une entrée identifiée en rez-de-rue et un système de contre-marques (ticket papier ou QR code) pour le public.
Que peut-on dire aujourd’hui du projet Bpi 2030 ?
Le pilotage de ce projet est assuré par Renan Benyamina, le nouveau directeur de la Bpi arrivé en mars 2026. L’une des orientations est de travailler dans une perspective à beaucoup plus long terme que la date de retour à Beaubourg en 2030, et de se projeter sur les décennies suivantes. Dans cette optique, la Bpi Lumière représente une chance pour tester et expérimenter des services en format grandeur nature.
Pour le retour à Beaubourg, l’enjeu sera d’imaginer un lieu modulable dans ses services et son aménagement, capable de s’adapter sur plusieurs décennies. Cette dimension de souplesse est très importante, afin de transmettre un lieu qui ne soit pas figé – comme a pu être parfois perçue la Bpi avec ses rangées de tables et de rayonnages – et de permettre que nos successeur·es aient une vraie liberté d’action pour adapter l’accueil et les services selon les besoins le moment venu.
Publié le 04/06/2026 - CC BY-SA 4.0