À Aarhus, la bibliothèque comme refuge démocratique
par Soline Lagarde, responsable de la gestion des ressources humaines et de l'action sociale, Bpi
Soline Lagarde, responsable de la gestion des ressources humaines et de l’action sociale à la Bpi, a bénéficié de l’accréditation Erasmus+ pour effectuer une mobilité de deux jours dans les bibliothèques d’Aarhus au Danemark en mai 2026. Sa mobilité avait pour objectif de mieux appréhender les valeurs du service public et les pratiques de gestion du personnel dans un contexte européen, notamment en faveur du bien-être au travail.
« Nous vivons une période étrange, mais nous y arriverons. » Dans le train quittant Aarhus, sous un grand soleil de printemps, Lisbet, rencontrée par hasard, prononce cette phrase avec calme et détermination. Pendant quarante ans, elle a travaillé comme bibliothécaire spécialisée en littérature jeunesse et consultante pour la constitution de fonds documentaires. Désormais retraitée, elle consacre son temps à la randonnée. Sa phrase résume peut-être à elle seule ce que raconte aujourd’hui le Danemark à travers ses bibliothèques : une société qui doute, mais qui continue à croire profondément au collectif.
Au Danemark, la bibliothèque n’est pas seulement un équipement culturel. Elle est un prolongement naturel de la vie sociale. La carte de sécurité sociale sert d’ailleurs aussi à emprunter des livres. Et lorsque les enfants commencent à fréquenter les bibliothèques, une carte spécifique leur est souvent attribuée afin d’éviter qu’ils ne perdent la carte principale. Le détail peut sembler anodin ; il dit pourtant beaucoup de la place qu’occupe l’institution dans la société danoise. La bibliothèque y est considérée comme un droit fondamental, presque comme un service vital. Une loi nationale oblige chaque municipalité à se doter d’une bibliothèque publique et gratuite.
Dokk1, une architecture pour cohabiter
À Aarhus, cette philosophie prend une forme spectaculaire dans le Dokk1, immense bâtiment posé sur le port, sur une presqu’île artificielle. Avant son ouverture en 2015, beaucoup prédisaient pourtant un échec. Le port semblait peu attractif, trop froid, comportant trop de nuisances pour devenir un lieu fréquenté. L’histoire leur a donné tort. Aujourd’hui, les immenses baies vitrées du bâtiment, sa cafétéria, son forum, ses tables de travail, ses espaces de silence et ses aires de jeux attirent une foule continue.

« Elles étaient là avant nous », glisse Daniel, du bureau de l’information, en parlant des mouettes. Le bâtiment doit composer avec son environnement maritime et avec les oiseaux qui occupaient auparavant cet espace presque exclusivement. Le plafond de verre est régulièrement victime de déjections. « Il faut faire avec. On a installé une espèce de marionnette en forme de loup pour tenter de les empêcher de passer trop de temps sur le toit, mais c’est relativement concluant », raconte-t-il avec amusement.
Cette nécessité de « faire avec » semble résumer l’esprit du lieu. Faire avec l’espace existant, avec les usages multiples, avec les individus et leurs besoins différents. Le Dokk1 fonctionne comme un lieu de co-participation permanente : certain·es viennent simplement prendre un café, d’autres lire la presse, des étudiant·es y passent des heures à travailler, tandis que des enfants jouent quelques mètres plus loin. La bibliothèque n’impose pas un comportement unique ; elle organise la coexistence. Ici, l’architecture raconte une vision politique et tout semble répondre à une même idée : les institutions doivent s’adapter aux personnes, et non l’inverse. Il est d’ailleurs courant que les architectes s’associent à des sociologues et des anthropologues pour réaliser leurs travaux.

Le bâtiment se veut également exemplaire sur les plans technologique et environnemental. L’infrastructure utilise l’eau de mer grâce à des pompes afin de participer à la climatisation. Des capteurs mesurent en permanence la température pour adapter automatiquement le chauffage ou le refroidissement. Au rez-de-chaussée, le retour des documents est même exposé au public : lorsqu’une lectrice ou un lecteur remet un ouvrage dans la boîte prévue à cet effet, il ou elle peut suivre le début de son trajet avant que le livre ne disparaisse à l’étage inférieur, où il sera scanné puis remis dans des caisses vouées à être redirigées manuellement vers son rayon ou vers l’une des bibliothèques du réseau.
Susan, à la tête du département des services de la bibliothèque, souligne qu’elle est « leader » et non « manager », valorisant plutôt sa fonction de facilitation que celle de responsable hiérarchique. Elle explique que « la bibliothèque est un espace pour les gens, pas pour les livres ». Dans cette conception, les ouvrages restent essentiels, mais ils ne constituent plus le centre exclusif de l’institution. Le Dokk1, tête du réseau des bibliothèques de la ville, revendique ainsi son rôle de « troisième lieu », situé entre le domicile et le travail, espace extérieur au foyer où chacun·e peut trouver sa place, sans réserver, sans décliner son identité, sans nécessité de consommer.
Confiance, souplesse et bien-être collectif
Les règles y sont d’ailleurs étonnamment souples. Contrairement à beaucoup d’autres bibliothèques européennes, il est parfaitement autorisé d’y enlever ses chaussures, de boire ou de manger. Lorsqu’on demande ce qu’il se passerait si une personne dégageait une forte odeur de pieds, un membre de l’équipe de l’information sourit avant de répondre avec diplomatie : « Ce serait délicat, mais il faudrait inviter la personne concernée à considérer ce que cela peut causer aux autres personnes à côté d’elle. »
Cette réponse révèle peut-être quelque chose de profondément danois. La société semble animée par une mentalité à la fois très solidaire et extrêmement attentive au bien-être collectif. L’individu y conserve une grande liberté, mais celle-ci s’accompagne d’une responsabilité constante envers les autres. L’accueil inconditionnel ne signifie pas l’absence de règles ; il repose au contraire sur une confiance réciproque et sur une capacité à ajuster son comportement au collectif.
Cette logique traverse l’ensemble du fonctionnement des bibliothèques danoises. Une part considérable des espaces est consacrée aux enfants. Les espaces jeunesse ressemblent moins à des salles d’étude qu’à des lieux de vie : coins lecture, espaces de jeux, assises confortables, objets à manipuler, recoins où s’allonger. Depuis 2015, l’espace dédié aux enfants au Dokk1 a triplé.

Innovation technologique et adaptation humaine
Le Dokk1 est souvent présenté comme un bâtiment « designed to think by itself », conçu pour penser par lui-même. Mais lorsqu’on interroge les agent·es qui y travaillent, la formule se transforme rapidement en « designed to think for itself », conçu pour penser pour lui-même.
La régulation automatique de la température n’est pas toujours optimale. Selon l’heure de la journée, la chaleur traversant les grandes baies vitrées devient difficile à supporter et oblige parfois les équipes à recourir à des solutions bien plus artisanales, comme l’installation manuelle de panneaux teintés. Certaines pratiques sont totalement informatisées – comme la possibilité de venir à la bibliothèque lors de plages sans personnel grâce à sa carte – tandis que d’autres sont restées « à l’ancienne » – telle que la réservation d’une salle en venant noter soi-même son prénom sur la feuille accrochée à la porte.
Cette tension entre innovation technologique et adaptation humaine se retrouve également dans l’organisation du travail. La plupart des quelques quatre-vingts agent·es du Dokk1 travaillent dans un vaste open space baigné de lumière naturelle grâce au toit partiellement vitré et aux grandes baies donnant sur les espaces publics de la bibliothèque. Seuls les agent·es de maintenance, installé·es sous le circuit automatisé de traitement des ouvrages, et l’administration occupent des espaces distincts. Cette dernière, composée de cinq personnes, est séparée du reste des équipes par une grande vitre censée garantir la confidentialité de certains échanges. Une séparation qui, selon plusieurs personnes, « a perdu son sens ». Sa responsable reconnaît d’ailleurs qu’une administration intégrée n’est « pas normale pour une bibliothèque », ces fonctions relevant habituellement de la municipalité. Mais la taille du réseau a rendu nécessaire cette interface avec la ville. Son enjeu consiste désormais à faire de son équipe une composante à part entière de la bibliothèque, notamment en organisant des ateliers collectifs et en encourageant la découverte des autres métiers de l’établissement. Ici comme ailleurs, la coopération prime sur la hiérarchie.

L’attention portée à la santé et à la sécurité au travail
Le soin apporté aux employé·es apparaît d’ailleurs comme une composante essentielle du projet. Le bruit de l’open space conduit par exemple à la distribution de casques anti-bruit. Le manque de lumière pendant l’hiver danois pousse la direction à proposer des lampes UV aux agent·es. Et surtout, l’aménagement même du bâtiment vise à prévenir les tensions. Des matériaux spécifiques, notamment des structures en bois, sont installés dans des lieux de passage pour améliorer l’acoustique en absorbant les vibrations pour éviter les nuisances. En raison d’un guichet d’accueil d’état civil, une attention a été portée à l’aménagement de cet espace dans la bibliothèque de Viby au sud de la ville. Pour protéger les employé·es autant que les administré·es, un travail a été mené avec une association spécialisée en santé mentale afin de concevoir des espaces d’attente et d’accueil capables de réduire l’inconfort, d’apaiser les interactions et de faciliter les échanges. Les refus ou les difficultés rencontrées par les administré·es peuvent parfois provoquer des situations conflictuelles.

Dans les bibliothèques d’Aarhus, cette attention au collectif traverse aussi l’organisation du travail. Morten, « leader » du département de l’infrastructure – en charge notamment de la logistique, de l’accueil et de l’information – participe aux instances de dialogue social ainsi qu’au groupe consacré à la sécurité au travail. Il explique qu’un ergonome accompagne le réseau des bibliothèques depuis plusieurs années afin d’adapter les espaces et les pratiques professionnelles. De plus, le personnel des bibliothèques du réseau a accès à des psychologues employé·es par la municipalité.
Proximité, convivialité et inclusion sociale

L’organisation du réseau repose sur une logique de proximité et ses espaces dédiés au personnel reflètent aussi une invitation à la convivialité de ses membres. Sunniva travaille par exemple dans la « Team North », composée d’une bibliothèque principale située à Risskov et de trois petites bibliothèques, notamment scolaires, pour une vingtaine de personnes. Lorsqu’elle fait visiter la bibliothèque et ses espaces internes, la confiture du petit-déjeuner est encore sur la grande table de la salle de pause où se trouve le même écran qu’au Dokk1 et à Viby diffusant les actualités du réseau. Après la visite, la « leader » locale, Annette, nous dit d’aller profiter du soleil en nous invitant à aller boire le café dehors. Cette bibliothèque du nord est celle qui prête le plus de livres pour enfants dans tout le réseau et son jardin complète le lieu : les habitant·es peuvent y louer un petit lopin pour jardiner, tandis qu’une « grainothèque » permet de venir chercher des semences ou d’en déposer.

Plus au sud de la ville, dans le quartier de Viby, Kirstine supervise la « Team South » une équipe de vingt-cinq personnes réparties dans six bibliothèques. Elle fait visiter la bibliothèque principale de ce quartier plus populaire, où vivent davantage d’ouvriers et de familles issues de l’immigration que dans le quartier de Risskov, plus cossu. Ici, la littérature étrangère occupe une place importante afin que les différentes communautés puissent se sentir représentées. Après avoir montré une sélection d’ouvrages mise à l’honneur pour la Marche des fiertés, elle évoque les activités organisées autour du ramadan quelques semaines plus tôt, accueillies « avec beaucoup de gratitude » par les visiteuses et visiteurs. Une salle polyvalente accueille aussi bien des ateliers pour apprendre le danois que des séances de tricot. Les membres de son équipe alternent entre la bibliothèque principale et une structure plus petite afin d’assurer une présence dans le plus grand nombre de quartiers possible. Le mardi, tout le monde est présent en même temps. Selon Kirstine, cette organisation nourrit un sentiment d’appartenance au collectif, réduit l’isolement et favorise la participation aux projets communs.

Le télétravail y reste limité, tout comme dans les autres structures. Aucun jour fixe n’est prévu et les demandes sont généralement motivées par le besoin ponctuel de concentration. « Le télétravail ne permet pas d’instaurer la confiance et des discussions où tout le monde se sente à l’aise, ou encore d’oser poser ses “questions bêtes”, beaucoup plus faciles à aborder à l’oral », estime-t-elle. Kirstine accorde ainsi une importance particulière aux temps de pause collectifs : celui de 9h45 avant l’ouverture de la bibliothèque et celui du déjeuner. « Si une personne ne veut pas y participer, aucun problème. Mais ça peut être un signal, et je vais vouloir m’assurer que cette personne va bien. »
Un laboratoire des pratiques professionnelles
La culture du projet occupe également une place centrale. Les projets sont ouverts à toutes et tous, quel que soit le service d’origine, permettant de dépasser les seules tâches régulières, de rencontrer d’autres collègues et d’organiser des événements communs. Lorsqu’on évoque le « design thinking », plusieurs employé·es répondent en souriant qu’ils et elles « en font sans s’en rendre compte ». Les bibliothèques cherchent en permanence à relier les problématiques sociales traversant la ville à leurs propositions culturelles, par exemple en invitant des auteur·rice·s à traiter ces sujets lors de festivals ou de rencontres.
Cette culture de l’essai, de l’expérimentation et de l’innovation semble profondément ancrée dans les établissements. Les bibliothèques danoises apparaissent moins comme des sanctuaires figés du savoir que comme des laboratoires sociaux capables de tester des formes nouvelles d’accueil, de médiation et de vie collective.
La profession de bibliothécaire elle-même évolue. Les conditions de travail sont souvent décrites comme meilleures que celles des enseignant·es, des infirmier·ère·s ou de la police. Pourtant, l’école des bibliothécaires a fermé en 2018. Elle a été absorbée par l’Université de Copenhague et le titre spécifique de bibliothécaire n’existe plus. Les futur·es professionnel·es viennent désormais d’horizons plus variés : littérature, sciences humaines et sociales ou encore enseignement. Une évolution qui accompagne sans doute la transformation du métier : moins centré sur la gestion des collections, davantage tourné vers les dynamiques sociales et culturelles.
Dans un contexte européen traversé par les crispations identitaires, les inégalités sociales et la défiance envers les institutions, les bibliothèques danoises apparaissent comme des lieux de résistance. Elles renforcent la démocratie par des pratiques concrètes : partager le savoir, faire circuler les connaissances, accueillir chacun·e sans condition.
Peut-être est-ce cela que Lisbet voulait dire dans le train. Nous vivons une période étrange, oui. Mais tant qu’il existera des lieux capables de faire tenir ensemble des individus différents, des lieux où l’on peut apprendre, jouer, lire, attendre, respirer ou simplement être parmi les autres, alors il restera encore une possibilité de faire société.
Publié le 11/06/2026 - CC BY-SA 4.0