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Je suis le peuple

Sortie en salles le mercredi 13 janvier 2016
De mars 2011 à la fin 2013, la réalisatrice Anna Roussillon filme les habitants d’un village de la région de Louxor, tandis qu’à 700 Kms de là, dans la capitale égyptienne, l’heure de la révolution a sonné. Pendant ces trois ans, l’histoire politique du pays parcourt une grande boucle pour revenir à son point de départ.
Je suis le peuple © Hautlesmains Productions, Narratio Films
Anna Roussillon, qui est arabophone et a passé son enfance au Caire, se rend en 2009 en Egypte pour un projet de film. Sur un repérage, elle rencontre Farraj, un paysan qui exploite ses terres et vit avec sa femme et ses enfants dans un village près de Louxor. L’idée de réaliser un film autour de Farraj et de son entourage se précise quelques mois plus tard. Les premières manifestations de la place Tahrir, qui signent le début de la révolution égyptienne fin janvier 2011, confortent le projet. Tandis que les caméras affluent au Caire, Anna va poser tranquillement la sienne au bord des champs, dans le village et dans la maison de Farraj où trône un téléviseur constamment allumé, porteur de ces images inouïes de la colère populaire que tout le monde ausculte et tente de décrypter.

Une femme libre
La relation de la réalisatrice avec la famille est particulièrement intéressante. Il est évident que cette parfaite amitié d’une occidentale avec des paysans égyptiens ne saurait être le fruit du hasard. Seule une très grande proximité avec cette culture millénaire et ce mode de vie pouvait créer un miracle de dialogue inter-culturel et de respect mutuel. Anna est celle qui parle politique avec les hommes, ce que nulle autre femme  du village ne semble s’autoriser. En totale opposition avec les moeurs villageoises, elle est une femme libre de ses mouvements et de sa parole.  C’est une situation qui est pointée du doigt par la femme de Farraj, qui à de nombreuses reprises la brocarde gentiment.

Un homme qui s'émancipe
Pour Farraj, elle est son Alter ego. Par le truchement de la caméra qu’elle porte, par son écoute attentive, elle fait de lui un homme qui se met à exister, à réfléchir, à chercher à comprendre. Il n’est plus simplement le paysan buriné par le soleil, plié en deux dans les rizières, laborieux, il devient actif, concerné par les événements de son pays, dont pourtant on ne voir quasiment aucun écho, si ce n’est un surcroît de pénurie, à Louxor. L’homme s’engage, se passionne pour les premières élections de la toute nouvelle démocratie. Quasiment seul dans le village, il va voter Mohamed Morsi. A cet égard, la scène du résultat de l’élection et de la victoire du camp islamiste, est un grand moment de cinéma. Mais le bonheur radieux du paysan, qui a eu raison seul contre tous, est à double tranchant pour le spectateur qui connaît la suite de l’histoire et les lendemains amers.

Pour donner cette formidable leçon, dont on retirera que la démocratie est un long, très long cheminement, Anna Roussillon n’a pas fait appel à de doctes intervenants. Elle est restée patiemment dans un microcosme qui constitue ni plus ni moins que le cœur de l’Egypte, aussi bien historiquement que géographiquement. Elle a su avec une grande habileté mettre en avant tous les échos de la révolution lointaine et montrer leurs profondes répercussions sur les cœurs et les esprits.
Je suis le peuple est son premier long métrage.

Rappel

Je suis le peuple, de Anna Roussillon, production Hautlesmains Productions, Narratio Films, 2014, 1 h 51 min.
Distribué en salles par Docks 66
 
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