Prix des bibliothèques du Cinéma du réel 2020 : un festival… à la maison !

Comment se réunir et délibérer quand on doit rester confiné chez soi ? Le jury des bibliothèques a trouvé la parade pour mener à bien sa mission et participer coûte que coûte à l’édition 2020. Récit d’un festival hors norme.
 

jury
En haut de gauche à droite : Alexia Pecolt, Marie-Clémence Andriamonta-Paes
En bas de gauche à droite : Thierry Barriaux, Catherine Geoffroy

Après l’annulation des projections, il a fallu accuser le coup. Même si la décision a été comprise et acceptée, ne pas retrouver l’ambiance si particulière des festivals a été un vrai crève-cœur : profusion de films, rencontres avec cinéastes et spectateurs, échos et vibrations d’une salle pleine. Et puis, très vite, les pensées se sont dirigées vers les équipes qui ont travaillé des mois pour monter cette édition.

The show must go on

Il a finalement été décidé de poursuivre le festival, une façon de faire honneur à toutes les personnes impliquées et à saluer leur investissement. Les jurés ont regardé les films chez eux, chacun a construit son programme au gré des disponibilités et des envies. Thierry a visionné essentiellement la nuit, à raison de deux ou trois films par session. Alexia a profité d’un vidéoprojecteur pour être au plus près des conditions réelles de visionnage, tout comme Marie-Clémence qui rejoignait son bureau tous les jours pour profiter d’un écran plus large. Catherine n’avait, elle, d’autre choix que celui de son ordinateur. Puis, quelques règles se sont imposées : ne pas lire les résumés, regarder chaque film sans l’interrompre, ni accélérer, ni reculer afin d’essayer d’être dans les mêmes conditions qu’en salle. Marie-Clémence précise : “au cinéma quand vous ne comprenez pas vous ne pouvez pas demander de repasser la séquence”. Évidemment, comme le souligne Thierry “il manquait le confort visuel et sonore d’une salle de cinéma, qui reste le meilleur endroit pour découvrir un film, et l’échange à chaud avec le jury, l’ambiance d’un public…” 

Sur la sélection de cette année, les avis sont partagés. Thierry l’a trouvée riche et diversifiée, tant en matière de formes que de sensibilités d’écriture. Alexia, du même avis, regrette cependant de ne pas avoir plus ressenti la présence des réalisateurs dans leurs films. Marie-Clémence s’amuserait presque des dispositifs filmiques très affirmés (un seul espace et parfois un moment précis). “C’était une très bonne préparation au confinement. Une sélection prémonitoire avec certains films tournés en huis clos”. Pour Catherine, l’avis est plus tranché et, même si elle a beaucoup aimé plusieurs films, certains lui ont paru vraiment incompréhensibles dans leur démarche : “je n’ai pas toujours compris le choix des sélectionneurs, qui m’a parfois presque mise en colère”.

“En ligne à défaut d’en live” 

Les outils numériques et le soutien de Rina (secrétaire du jury)  ont permis aux jurés de se réunir à deux reprises et d’échanger régulièrement : une première visioconférence pour poser certains principes et discuter des films déjà vus, un second rendez-vous pour permettre à chacun de défendre ceux pour lesquels un avis positif était minoritaire au sein du jury, avant de débattre enfin sur ceux qui rassemblaient une majorité de suffrages. Tout le monde s’accorde à dire que la délibération a été simple, puisque deux films se sont démarqués assez clairement : l’un narratif et de facture classique, l’autre fresque monumentale qui emporte le spectateur dans un bouillonnement d’images et d’idées. Dans ces deux films, un engagement humain qui touche en plein cœur le spectateur et aiguise la pensée.

L’un ou l’autre ?

Le jury n’a pas souhaité choisir et a donc préféré donner le Prix des bibliothèques aux deux films. Un choix motivé par les qualités cinématographiques et les thèmes abordés, ainsi que par le souci du retentissement que ces œuvres pourront avoir dans les bibliothèques. Chaque juré avait en tête les médiations possibles auprès des différents publics, sachant que le premier levier pour bien diffuser un film est de l’aimer. L’un des lauréats dure plus de 3 heures et sera sans doute plus difficile à valoriser, mais déjà des solutions sont envisagées, comme de lui consacrer deux séances.

Une expérience inoubliable

En apprenant que les deux films qu’ils avaient primés étaient aussi distingués par le Grand Prix et le Prix international de la Scam, les jurés ont eu le sentiment d’avoir fait le bon choix. C’était aussi un soulagement d’apprendre que ces films allaient recevoir une aide financière et décupler leur visibilité. Pour cette édition 2020 placée sous le signe du confinement, les jurés ont avant tout eu le sentiment d’être allés au bout d’une aventure et de contribuer à faire parler des films, d’aider à les mettre en lumière. C’est aussi une façon de résister et de ne pas baisser les bras dans cette situation exceptionnelle liée à l’épidémie. Car comme le dit Thierry, “Les festivals sont des maillons essentiels entre les artistes et les spectateurs. Les bibliothèques également. À nous, bibliothécaires, de poursuivre maintenant le travail du festival, et de porter ces films vers notre public”. Mais laissons le mot de la fin à la réalisatrice Marie-Clémence Andriamonta-Paes : “Au festival Cinéma du réel, traditionnellement, quand on sort de la salle, les discussions entre les festivaliers s’enchaînent. C’est lors de ces échanges parfois enflammés qu’on peut faire évoluer sa propre perception du film, mais aussi échanger à propos de ce qui entre en jeu quand il s’agit de filmer le réel : la frontière entre fiction et documentaire, la distance juste ou la responsabilité éthique du cinéaste.“

Et après dix jours de visionnage et d’échanges, le jury des bibliothèques a choisi de primer deux films ex aequo :

Makongo, de Elvis Sabin Ngaibino (1h12 mn)
André et Albert sont deux jeunes pygmées Aka vivant en Centrafrique. Ils sont parmi les rares de leur communauté à étudier. Il faut partager ce bien précieux avec les enfants du village, mais comment faire quand l’argent manque pour payer les études. (Acquisition en cours pour Les yeux doc)

El Año del Descrubrimiento, (L’Année de la Découverte) de Luis López Carrasco (3h10 mn)
En 1992, dix ans après la victoire du parti ouvrier de Felipe Gonzalez, l’Espagne donne l’image d’un pays civilisé, moderne et dynamique. Cependant, dans la ville de Carthagène, située dans le sud-est du pays, émeutes et manifestations s’achèvent par l’incendie de la préfecture régionale.

Publié le 15/04/2020 - CC BY-SA 4.0

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