Peaches Goes Bananas
de Marie Losier
Sortie en salles le mercredi 5 mars 2025.
L’ultime diva du punk-queer Peaches se prête aux jeux diffractés d’un portrait multivers, imaginé par son amie et complice, la cinéaste Marie Losier.

L’histoire de Peaches Goes Bananas commence dans une salle de concert à Bruxelles en 2006 par la rencontre entre Marie Losier et Merrill Beth Nisker, alias Peaches. La cinéaste est venue filmer Genesis P-Orridge se produisant en première partie de Peaches.
Musicien polymorphe et transformiste par excellence, P-Orridge est encore le frontman de Psychic TV. Peaches quant à elle tourne avec son album Impeach My Bush et incarne avec flamboyance le personnage transgressif qu’elle exhibe sur toutes les scènes depuis son premier album The Teaches of Peaches (2000).
Marie Losier est une plasticienne formée au Hunter College (Master of Fine Arts) à New York. Son œuvre de cinéma est un cabinet de curiosités, une collection hétéroclite de portraits d’artistes outsiders, dont elle dit joliment qu’ils sont « comme des lettres d’amour ». Aimantée par la scène new-yorkaise du cinéma (Kuchar Brothers), du théâtre (Richard Foreman) et surtout de la musique underground (Tony Conrad, Alan Vega), Marie Losier réalise ses portraits comme des fulgurances à nulles autres pareilles, confettis ludiques et pétillants.
Plusieurs d’entre eux sont devenus des longs-métrages sur des musiciens. C’est le cas notamment de La Ballade de Genesis et Lady Jaye (2011) sur Genesis Breyer P-Orridge et sa femme et partenaire artistique Lady Jaye, Felix in Wonderland (2019) sur Felix Kubin et bientôt Barking in the Dark (2024) sur The Residents. Barking in the Dark sera présenté pour la première fois en France le jeudi 23 avril 2025 au Forum des images, dans le cadre de la programmation Outsiders : rebelles, excentriques, visionnaires, concoctée par la Cinémathèque du documentaire par la Bpi.
Fascinée par l’argentique, Marie Losier regarde le monde en macro avec sa caméra légère Bolex, qui lui donne la liberté absolue de danser autour des corps qu’elle filme en 16 mm. Elle compose elle-même les bandes sonores asynchrones de ses films. Le montage s’avère crucial pour façonner son œuvre performative et poétique, à partir de courts et foisonnants éclats de réel, qu’elle met joyeusement en scène avec la complicité de ses ami·es filmé·es. Peaches Goes Bananas épouse à nouveau le même ethos de cinéma.
Mais revenons à cette rencontre fortuite dans un couloir de l’Ancienne Belgique, la salle de concert de Bruxelles. Elle n’a rien d’anodin. Ces deux figures internationales de la transidentité ont beaucoup d’atomes crochus. Genesis P-Orridge vit une symbiose artistique avec sa femme Lady Jaye. Peaches a trouvé la stabilité grâce à l’amour que lui porte son compagnon. Genesis comme Peaches sont des artistes queer à l’identité fluide. Tous les deux travaillent la représentation de leur corps sexué dans le champ des musiques post-rock, avec un sens assuré de la provocation.
Les deux films de Marie Losier ont la particularité d’explorer la porosité entre l’intime et l’extime. À ce titre, la séquence post-générique de Peaches Goes Bananas montre l’artiste en plein shooting se livrer à des confessions sur son physique, avec une désarmante franchise. Ce moment complètement fabriqué au montage souligne l’empreinte du temps. Le corps de Peaches est celui d’une femme qui a passé la cinquantaine et qui assume ses bourrelets et ses seins tombants. L’intime donc s’écoute. L’extime se regarde et dans le cas de Peaches s’exhibe. Son corps dénudé est finalement une carapace et un outil de travail au service de son personnage.
Car Peaches est une rescapée. Animatrice avec sa guitare folk en bandoulière, Peaches est frappé par un fulgurant cancer de la thyroïde. Après sa rémission, elle se met à composer de la musique sur son clavier Roland et invente une furieuse esthétique musicale à la polarité contraire. Une rythmique froide et synthétique sur une adresse toujours plus sexuellement explicite au public, redoublée par son attitude ouvertement exhibitionniste. Ses gestes avec micro entre les jambes, micro qu’elle avale, micro pénis, sont le vocabulaire d’un show punk théâtralisé. Quand il s’agit d’hommes, fait-elle remarquer, le public dit qu’ils sont rock’n’roll. Quand il s’agit d’elle, le public lui reproche parfois d’être trop explicitement sexuée. Son théâtre grotesque de la sexualité joue la surenchère en s’inspirant des provocations d’icônes masculines du punk américain : Iggy Pop (The Stooges), Lux Interior (The Cramps) ou Henry Rollins (Black Flag). Ses concerts offrent un envers à cette violence testostéronée, en la retournant au profit d’un show progestéronée, cette fois-ci burlesque et inclusif. Contrairement à Karen Finley ou Diamanda Galás, vertigineuses pionnières new-yorkaises des questions de viol(ences), d’aliénation et de santé mentale des femmes, Peaches s’inscrit dans une esthétique rock jusqu’à la caricature. Une brève image des Femen nous rappelle cependant que le corps féminin peut encore porter dans la rue une expression politique, nouvelle et radicale.

Rien de tout cela n’est directement évoqué dans le film, car Marie Loisier déjoue toutes les formes attendues. Ni biopic complaisant ou hagiographique, ni rockumentaire, ni film-chronique de tournée, Peaches Goes Bananas est l’inverse de l’autre film sorti cette année sur la chanteuse : Teaches of Peaches de Philipp Fussenegger et Judy Landkammer. Marie Losier ne monte que ses images argentiques à l’exception de quelques archives familiales, pour faire entendre une parole plus réfléchie, loin des paroles choc des chansons. Impossible donc de trouver une seule interview face caméra. La désynchronisation des séquences live crée une distanciation pour transformer Peaches en marionnette de son petit théâtre, figure outrancière de la conflictualité des genres. La cinéaste ne fait pas intervenir ses proches comme dans n’importe quel rockumentaire, mais sa famille a priori très éloignée du show business. Ses parents et sa sœur nous en disent plus sur Merrill qu’elle-même ne veut bien en dire.
Marie Losier célèbre la vie passée sur les planches d’un astre fort au côté d’un alter ego discret, avec ces moments vite oubliés et le strass des grands soirs. La Fête et l’Amour toujours plus fort, hier comme aujourd’hui.
Julien Farenc
Bande annonce
Rappel
Peaches Goes Bananas – Réalisation : Marie Losier – 2024 – 1 h 13 min – Production : Tamara films, Michigan films – Distribution : Norte distribution.
Publié le 04/03/2025 - CC BY-SA 4.0