Maman déchire
d’Émilie Brisavoine

Sortie en salles le mercredi 26 février 2025.

Émilie Brisavoine fait un film pour essayer de comprendre le plus grand mystère de l’univers : sa mère Meaud. Grand-mère géniale, enfant brisée, mère punk, féministe spontanée, elle fascine autant qu’elle angoisse. Le film invite à plonger dans une odyssée intime, un voyage intergalactique dans la psyché.  

Photo du documentaire Maman Déchire.
Maman déchire © JHR Films.

Un second film de famille après Pauline s’arrache

Émilie Brisavoine réalise Maman déchire dix ans après Pauline s’arrache, un premier long-métrage documentaire sur sa demi-sœur Pauline, qui lui a valu un beau succès critique ainsi qu’une sélection ACID (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion) à Cannes. Après un passage dans la fiction, elle revient à l’écriture plus instinctive d’un second portrait familial. Caméra à bout de bras dans le foyer de sa mère, elle juxtapose ces images du quotidien à un autre pan des archives de la famille, les siennes.

Alors qu’elle avait construit son premier film autour de la figure de sa sœur et de sa relation avec son beau-père Frédéric, en soulignant la présence-absence de sa mère, à la fois mal aimante et étouffante, elle filme cette fois son frère Florian et sa mère Meaud.

La réalisatrice s’intègre davantage dans le récit. Là où elle faisait office de figure extérieure au cocon familial et où elle poussait même Pauline à réfléchir sur son existence en tant que tiers et médiatrice, Émilie devient un personnage principal du film. Elle se dédouble dans le film en deux entités, celle de la réalisatrice, jeune femme et mère d’aujourd’hui, et celle de la petite fille qu’elle a été, apeurée et en colère contre sa mère.

Une psychothérapie familiale

On peut regarder Maman déchire comme la psychothérapie collective d’une famille dysfonctionnelle, comme l’histoire d’une rédemption, ou une main tendue vers une énième tentative de réconciliation. La personnalité de sa mère, Meaud, amère, sombre, anarchiste suicidaire et le mode de vie choisi avec son conjoint drag queen Frédéric (sortir tous les soirs en laissant les enfants seuls), a provoqué de lourdes conséquences sur la psychologie d’Émilie et de son petit frère Florian, se sentant à la fois abandonnés, délaissés et responsables de leurs petits frères et sœurs.

Le film met la réalisatrice et son frère devant l’ampleur d’un traumatisme. Chacun a l’occasion d’exprimer le vide intérieur qui les ronge depuis l’enfance. Vide similaire à celui de Pauline dans l’opus précédent. La famille d’Émilie est décomposée, déchirée, recomposée comme recousue à de multiples égards, et une fois que son frère et elles deviennent à leur tour parents, se pose la question de l’héritage de ces blessures multicouches et protéiformes et des cicatrices qu’ont laissées les plaies de l’enfance.

Des cicatrices en héritage

Le poids oppressant de la peur de perdre ses parents, d’avoir manqué d’amour et d’être devenu·es trop tôt des adultes ne semble pas s’alléger au fur et à mesure des années à en observer Meaud, née d’une fille-mère qui l’a rejetée et battue ou Frédéric, abandonné par des parents adolescents et recueilli dans une famille d’accueil. La vie semble un éternel recommencement, un cycle nietzschéen de la souffrance répétée et transmise à chaque nouvelle génération.

La douleur de l’enfance se transmet, c’est là le fardeau de l’héritage familial. Émilie Brisavoine tente ici courageusement de mettre fin au cycle de cette souffrance atavique, protégée par sa caméra et son projet de film, supposé lui donner du courage. Est-ce envisageable, à un certain âge et avec du travail, que la souffrance s’arrête ? Avoir conscience de sa douleur, embrasser son histoire, ouvrir la discussion permet-il de s’alléger du fardeau ? Si le film doit être un remède, est-ce possible qu’il nuise à la santé mentale et physique de tous·tes ? Émilie aspire à la résilience mais tout lui résiste, l’amour pour sa mère, sa volonté depuis toujours de la protéger, voire de la sauver, les rôles de parents-enfants inversés.

Du développement personnel, du cosmique et de l’humour

Photo du documentaire Maman Déchire.
Maman déchire © JHR Films.

Brisavoine porte cette angoisse familiale à un niveau plus cosmogonique, à cheval entre la dimension scientifique, l’ésotérisme et la superstition. Si le temps est immuable et si on ne se baigne jamais dans le même fleuve, comme l’univers qui aurait débuté avec le big bang en donnant lieu au concept de temps, nous ne sommes jamais que des particules d’un grand tout cosmique, particules qui doivent aller quelque part malgré leur contingence.

Ainsi avec énormément d’humour, la bienveillante Émilie tente de se confronter au trou noir maternel. Dans une recherche thérapeutique, avec humilité et second degré, la cinéaste cherche des réponses et un apaisement à travers la cartomancie, les pierres, la psychogénéalogie, le yoga et évidemment, le cinéma. N’importe quel moyen pour accepter sa vie, son passé, se réconcilier avec son histoire et permettre à Cosmos, son fils, d’être heureux.

Pour ce faire, elle monte différents régimes d’images, les archives de familles, des scènes de vie avec sa mère, des scènes en visio avec son frère ou avec des professionnels du bien-être. Pour établir sa narration, elle se sert des réflexions de son « enfant intérieur », le visage et la  voix de la réalisatrice trafiqués avec un masque Snapchat, là aussi un poncif du développement personnel.

Un cinéma familial qui sauve et expose

Photo du documentaire Maman déchire.
Maman déchire © JHR Films.

Journal intime, mise en scène du moi, chronique familiale, le film de famille à la première personne est un sous-genre du cinéma documentaire. Émilie Brisavoine se situe dans une lignée de cinéastes du je, et utilise la caméra-stylo d’Astruc pour raconter un quotidien familial bien souvent caché aux yeux de la société. En général, ce qui se passe en famille reste en famille. La violence intrinsèque familiale est un tabou que le cinéma et les histoires de manière générale aident à déconstruire.

Bien souvent se pose dans ces films la question du voyeurisme. Les personnages filmés dans le cocon familial n’ont pas le même visage qu’à l’extérieur. Sont-ils d’accord pour être filmés et quel pacte de confiance est signé avec eux ? Dans ce cinéma, les moments d’intensité atteignent des niveaux émotionnels similaires aux films de fiction. En un sens, la chronique familiale n’a rien à envier aux films explosifs de John Cassavetes, aux drames de Claire Denis ou aux mélodrames familiaux de Douglas Sirk. La proximité entre les personnes filmées touche le spectateur, car elle dévoile des problèmes relationnels somme toute assez universels.

Dans les familles dysfonctionnelles, où les parents n’assurent et n’assument pas leur rôle protecteur, le cinéma est l’une des portes d’entrée de la narration du je. Souvent la caméra protège, comme un ami ou un psychologue.
L’iconique Tarnation de Jonathan Caouette arrive naturellement en tête de la représentation au public d’une famille éclatée et insécurisante puisque J. Caouette filme dans ce documentaire sa mère schizophrène pendant toute son adolescence à la caméra DV, en incluant ses crises, ses pleurs.

On peut également penser à Soy libre de Laure Portier, où les deux jeunes héros, frères et sœurs, s’extirpent des violences du passé, l’un par le voyage initiatique et la fuite, l’autre par le cinéma. Tous deux prennent soin de leur relation en s’envoyant des images.

Enfin, les films de Pauline Horovitz aussi abordent l’angoisse de l’existence initiée à travers des relations familiales foutraques et névrosées, comme dans Papa s’en va où son père et elle passent beaucoup de temps à se disputer sur l’appartement mal rangé ou la présence d’une sœur à l’écran, le tout avec un humour décapant.

Dans tous ces films, on retrouve un point commun : la famille comme point névralgique de la créativité et puits sans fond d’inspiration. L’écriture de soi met en scène les émotions tout feu tout flamme vécues dans une enfance atypique, il s’agit d’une forme punk, politique et existentielle.

Entre voyeurisme et performance, pousser la porte du foyer familial et regarder ses performances, ses saillies, sa méchanceté et ses malheurs fait partie d’une recherche de sens pour l’humain et le cinéphile. L’expansion de l’univers ne se déroule pas sans chocs ni sans heurts.

Marina Mis

Bande annonce

Rappel

Maman déchire – Réalisation : Émilie Brisavoine – 2023 – 1 h 20 min – couleur – Production : Bathysphere – Distribution : JHR Films

Publié le 25/02/2025 - CC BY-SA 4.0

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