Les jeunes et la violence : quel rôle pour les bibliothèques ?

Compte-rendu de la journée d’étude “Les jeunes et la violence : quel rôle pour les bibliothèques ?” organisé par le CNLJ et l’Enssib le 15 octobre 2020.

Intervention de Christophe Evans dans l'amphithéâtre de la Bpi
©Bpi

Une journée d’étude organisée par la Bibliothèque nationale de France (BnF) et l’École nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques (Enssib) sur le thème de la violence et des jeunes en bibliothèque ? A priori rien de nouveau sous le soleil. Nathalie Marcerou-Ramel rappelle qu’un mémoire d’étude DCB traitait du sujet en 2015 et que nombre de collègues ont déjà eu à gérer des groupes de jeunes compliqués. Jacques Vidal-Naquet expose la volonté du Centre national de la littérature pour la jeunesse (CNLJ) de prolonger la réflexion engagée en février 2019 sur la violence dans la littérature jeunesse pour se pencher, cette fois, sur celle dans le monde réel. L’actualité ne peut que lui donner raison : au-delà des exemples présentés au cours de la journée, les récentes attaques, notamment de bibliothèques parisiennes, viennent rappeler la prégnance d’une telle question pour les bibliothèques. Livres Hebdo s’interrogeait même : « Bibliothécaires : un quotidien sous le signe de la violence ? »

En introduction de cette journée, Dimitri Sandler interroge la complexité de la violence : légitime ou non, institutionnelle, morale, parfois muette. Surtout, partant de son expérience comme enseignant de philosophie dans une école de la seconde chance à La Courneuve, il note combien son règlement intérieur, semblable à celui d’autres établissements, ne saurait expliquer la moindre violence des jeunes dans cette école, et ce, alors même qu’ils retrouvent, en sortant de l’école, un territoire marqué par la violence. En entrant, les jeunes paraissent laisser cette violence sur le pas de la porte. À la violence a répondu l’éducation, entendue plus comme un résultat du processus. La seconde chance offerte à l’élève l’amène à se défaire de la violence comme d’un manteau social pour devenir pleinement acteur de sa réussite et s’y investir par motivation plus que par contrainte.
Cela n’empêche pas que les bibliothèques soient aussi victimes de la violence comme l’incendie de la bibliothèque John-Lennon à La Courneuve. En opposant la complexité du texte face à l’omniprésence des images du monde, le livre fait naître des frustrations et l’incendie est un moyen de le faire taire. Faut-il pour autant renoncer au travail de promotion du livre par les bibliothèques ? Dimitri Sandler s’y refuse en pointant néanmoins qu’il est important de ne pas se limiter au livre pour promouvoir la culture.

Une psychosociologue au chevet de la médiathèque de Choisy

À Choisy-le-Roi, Raphaële Gilbert et Marion Moulin ont fait le récit d’un bel équipement confronté aux incivilités puis aux violences d’adolescents.
Pourtant, tout avait si bien commencé en 2013 : une nouvelle médiathèque de 3 500 m², qui regorge d’ordinateurs et de collections variées, du mobilier confortable. Et le succès est au rendez-vous ; les jeunes viennent à la médiathèque en nombre. Cette présence permanente ne va pas sans quelques incivilités. En 2018, les agressions se multiplient tandis que les chiens d’attaque s’ébattent sous les pilotis de la médiathèque. L’équipe n’a d’autre choix que d’exercer son droit de retrait, décision lourde pour tous. La fermeture durera cinq semaines à partir d’octobre 2019.
L’établissement bénéficie alors d’une recherche-intervention de la psychosociologue Joëlle Bordet, en lien avec l’Association des bibliothécaires de France (ABF) et la Bibliothèque publique d’information (Bpi). Ses observations, l’analyse des pratiques et les entretiens qu’elle conduit ont permis de mettre au jour plusieurs déplacements de fonctions à l’origine d’un positionnement brouillé de la médiathèque dans le territoire urbain.
Le règlement est réécrit et instaure une charte que tout jeune doit signer, en précisant dans quel but il se rend à la médiathèque. Ainsi, l’équipe se recentre sur la médiation et sur ce qu’elle propose dans les espaces.
Par ailleurs, lors de la réouverture progressive, les acteurs du territoire viennent présenter aux jeunes leurs activités. Les partenariats de la médiathèque sont conventionnés, chacun clarifiant quel sera son rôle : plus d’éducateurs pris comme pompiers de service, mais aussi plus de bibliothécaires jouant les travailleurs sociaux.
L’évolution se fait également au niveau de l’organigramme pour que les fonctions soient plus visibles. Lors des recrutements, les profils des candidats sont examinés selon de nouveaux critères : capacité à conseiller, connaître le territoire et savoir travailler avec les autres acteurs présents à Choisy. Il s’agit de ne plus se laisser obnubiler par la gestion des conflits.

Depuis la réouverture, encadrée avec les autres acteurs du territoire, les problèmes ont disparu. Seulement trois refus ont été enregistrés contre 1 200 chartes signées par les jeunes. Les équipes ont pu redécouvrir leur public et reprendre les activités de médiation et de conseil. Présent en permanence, un conciliateur évite les rassemblements sous les pilotis et le wifi n’y est plus disponible quand la médiathèque est fermée.
Si elle a permis de sortir de la crise, la recherche-intervention a surtout recentré le rôle des bibliothécaires sur la transmission comme rempart contre la violence et repositionné la médiathèque au sein du territoire et des acteurs de la ville. Cette médiathèque pensée selon le concept du troisième lieu en est-elle encore un ? La question du devenir du concept de troisième lieu semble devoir se poursuivre dans de prochains débats.

Pour prolonger les constats sur Choisy, Christophe Evans, de la Bpi, est venu apporter quelques compléments et poser ses balises de sociologue.
Difficile à vivre, la violence pourrait être considérée comme bonne à penser. En tout cas, elle a donné matière, depuis longtemps, à de nombreux travaux sur le sujet.  Rien qu’à la Bpi déjà ceux de Patrick Mignon, puis de Christophe Evans lui-même sans oublier plusieurs programmes conduits en lien avec le SLL. Et surtout il y eut l’ouvrage de Denis Merklen, Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ? Cela donne une accumulation de matériaux et d’expériences dont Christophe Evans veut croire qu’ils aident à faire infuser les concepts sociologiques dans les bibliothèques.
Le paradoxe paraît d’autant plus cruel après l’inauguration d’un bel équipement, comme à Choisy, qui ne fonctionne pas alors même qu’il est très, voire trop fréquenté. Principal recours, il convient que le diagnostic territorial, préfigurant la bibliothèque, soit bien partagé avec la population et les partenaires, en respectant l’avis de toutes les parties. Christophe Evans préconise une analyse de l’institution selon trois niveaux :

  • l’institution en elle-même et le programme qu’elle souhaite porter ;
  • le dispositif : l’accueil, le seuil de la bibliothèque ;
  • l’organisation.

De plus, garder à l’esprit combien il est préférable de demander aux personnes de décrire leurs conditions de vie, plutôt que leurs attentes, permettra d’imaginer des services vraiment adéquats. On s’assure aussi que c’est bien une bibliothèque qu’il faut ouvrir car elle ne peut répondre à tous les besoins. De même, construire un bâtiment flambant neuf sur l’ancien terrain vague qui servait pour le foot ne peut qu’être interprété comme le signe d’une violence symbolique. Bien connaître le territoire est une nouvelle fois fondamental.
De tels concepts et approches mériteraient du même coup d’être davantage abordés dans la formation des agents pour les aider à prendre en compte les regards complémentaires d’urbanistes, d’ethnologues, de sociologues et des sciences sociales en général.
Enfin, Christophe Evans invite à sortir d’une logique culpabilisante pour les équipes car la violence institutionnelle existera toujours. Surtout, plus que jamais, l’importance de disposer de temps suffisant pour mener une étude est manifeste.

L’évasion par le livre pour les mineurs sous main de justice

De partenariats, il a également été question lors de la deuxième table ronde de la journée. Marina Pollas, coordinatrice de projets Justice/Culture à l’Agence régionale du livre Provence-Alpes-Côte d’Azur, a ainsi présenté les actions de la mission Culture et Justice.
Suite à une demande de la Direction interrégionale de la Protection judiciaire de la jeunesse (DIRPJJ), naît le projet Passage pour créer des espaces de lecture dans les foyers des structures de placement des mineurs placés sous main de justice. La co-construction est au cœur de ce projet. Mineurs et éducateurs participent avec le soutien d’une bibliothécaire qui anime les trois temps de rencontre :

  • 1re séance : dans quel espace placer la bibliothèque ?
  • 2e séance : visite d’une librairie et choix des ouvrages pour la future bibliothèque.
  • 3e séance : comment faire vivre cette bibliothèque pour l’avenir ?

Ce projet a aussi pour but de faire converger acteurs socio-judiciaires et acteurs culturels. On peut ainsi conseiller aux éducateurs de prévoir des ouvrages de jardinage ou de cuisine en relation avec les activités qu’eux-mêmes organisent avec les jeunes.
L’espace lecture est le résultat de ce travail collectif, jusqu’à la construction du mobilier, supervisée avec l’association des Compagnons bâtisseurs. Au-delà, les rencontres, les visites à la librairie et à la bibliothèque visent à l’appropriation par les jeunes de ces lieux du livre. À sa façon, quel meilleur témoignage de succès que ce jeune, la main ensanglantée suite à un affrontement, qui choisit de se réfugier auprès du libraire qu’il a auparavant rencontré en lui expliquant : « je ne sais pas où aller mais je suis venu ici parce que je vous connais » ? Pour l’heure, aux six établissements qui ont expérimenté ce dispositif doivent venir s’ajouter trois autres prochainement.

À La Duchère (réseau de la Bibliothèque municipale de Lyon) aussi, le dialogue est important avec les autres acteurs du territoire. Des réunions régulières permettent ainsi à la bibliothèque d’échanger avec la police mais aussi avec la MJC et la mission locale. Ces échanges permettent d’identifier les tensions potentielles et, surtout, d’étudier comment les dénouer grâce au travail conjoint des acteurs, chacun dans son domaine.
En connaissant ses partenaires, l’équipe de la bibliothèque est en capacité de solliciter le bon acteur en fonction de la situation pour se concentrer, en revanche, sur le traitement des tensions qui pourraient naître d’une incohérence de règles ou d’unicité au sein de l’équipe.

Corinne Martheron, directrice de Shaman Études-conseils-formation, rappelle que la force d’un partenariat ne tient que dans la durée ainsi que dans un cadre clairement formalisé (une convention, des indicateurs) même si la pérennité nécessaire est parfois remise en cause par la discontinuité des politiques publiques.

La littérature jeunesse, un “exact contraire de la violence” ?

S’il n’est pas un enfant de la télé, c’est le cinéma qui a nourri l’imaginaire du romancier Guillaume Guéraud. Collégien, il retrouve dans le livre les émotions ressenties dans les salles obscures. Publié en 1998, Cité Nique-le-Ciel marquait l’entrée d’un auteur jeunesse qui se réfère beaucoup au roman noir et fait rentrer le langage parlé dans son écriture. Dans le débat de la violence de la littérature jeunesse, Guillaume Guéraud, paraphrasant Albert Londres, veut « écrire pour enfoncer la plume dans les plaies sombres du monde ». Dans Plus de morts que de vivants, il s’employait ainsi – avant le coronavirus – à décrire par le menu les effets d’un virus foudroyant. L’influence du cinéma gore est sensible et conduit de nombreuses critiques à regretter cette description de la violence, malgré un récit dont la qualité est saluée. Guillaume Guéraud se réjouit de ces critiques contrastées qui n’ont pas empêché les bibliothécaires de le recommander, rappelle Chrystelle Tridon, de la bibliothèque Louise-Michel (Ville de Paris).
À l’inverse, comme dans le film Alien, l’inquiétude peut venir de ce que l’on ne voit pas, exercice auquel s’est attelé l’auteur dans Vorace où le monstre n’est visible que du héros. Cinéma toujours, avec ces personnages de méchants auxquels on finit par s’attacher, à l’image du récent Joker. Agnès Bergonzi, de la BnF, note que Guillaume Guéraud avait déjà travaillé ce type de personnages avec Je mourrai pas gibier qui raconte les jours précédant la tuerie de toute sa famille commise par le personnage principal. Les avis furent à nouveau très partagés mais il s’agissait là pour le romancier de réitérer, à sa manière, le tour de force du film M. le maudit, à la fin duquel le personnage, tueur d’enfant, fait un discours qui réussit à émouvoir. 

Face à la violence de jeunes, des solutions peuvent donc être mises en place mais nécessitent que les bibliothèques s’appuient sur divers partenaires pour éviter que cela ne devienne une histoire sans fin.

Publié le 02/12/2020 - CC BY-SA 4.0

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