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Nous avons beaucoup à apprendre des bibliothèques numériques sri-lankaises Nenasalas !

​En août dernier, lors du soixantième congrès de l’IFLA à Lyon, la fondation Bill et Melinda Gates récompensait à fort juste titre le programme sri-lankais de bibliothèque numérique Nenasala en lui décernant son prix Accès à la connaissance, doté d’un million de dollars
Les Nenasalas ou guichets du savoir (à ne pas confondre avec leur avatar français) sont des bibliothèques numériques qui mettent à disposition de leurs usagers des équipements informatiques de qualité et un accès à internet. Elles permettent l’acquisition de compétences numériques et dispensent des formations adaptées aux nécessités locales. A la fois conçues pour diffuser la culture numérique et favoriser le développement économique, elles sont implantées dans des zones reculées et défavorisées, en milieu rural ou semi-urbain. On en dénombre plus de 600, couvrant la totalité du Sri-Lanka. En 10 ans, elles ont permis d’augmenter le taux de compétence informatique sous la barre des 10% en 2004 à près de 40% en 2014.

Le succès de cette initiative montre à quel point il ne saurait exister une matrice préconçue de bibliothèque. Pensée localement, en fonction de contextes spécifiques, adaptée aux populations desservies et aux usages de son époque, la bibliothèque peut continuer à faire totalement sens à l’ère du numérique. Afin de créer des projets pertinents, il faut s’inscrire dans une démarche « empathique » avec les usagers, se mettre à leur diapason. Ainsi, les bibliothèques Nenasalas sont majoritairement hébergées dans des centres religieux (temples bouddhistes ou hindous, mosquées ou églises chrétiennes), car une grande partie de la vie des collectivités s’articule autour de ces entités. Il importe de reconnaître ce qui est constitutif de l’identité des gens, de savoir être présent là où ils se trouvent, dans des environnements qui leurs sont familiers et les mettent à l’aise. Cela instaure la confiance nécessaire à la viabilité des projets. Par ailleurs, il est essentiel de les fonder sur les besoins réels des usagers. Dans les bibliothèques Nenasalas, les jeunes peuvent apprendre l’anglais, les femmes disposer par exemple d’informations vitales sur la nutrition, l’allaitement, les risques sanitaires ou les vaccins, les adultes bénéficier d’aide à la recherche d’emploi ou à la confection de CV ou encore accéder à des services gouvernementaux, comme l’obtention d’un passeport ou le renouvellement du permis de conduire. Selon les contextes locaux, la palette des formations et des services varie. Pour nombre de travailleurs migrants, très présents au Sri-Lanka, l’offre est là aussi déclinée sur mesure, notamment en les familiarisant avec Skype, ce qui leur permet de rester en contact avec leurs familles à l’étranger.

On le voit ici, la bibliothèque peut répondre à de nombreuses demandes. Au travers de l’accès à l’information locale et de l’appropriation de compétences numériques ainsi que d’autres natures, les bibliothèques Nenasalas visent à améliorer la qualité de vie des individus, à encourager leur autonomie et l’entrepreneuriat, à renforcer la cohésion sociale, le processus démocratique et de paix, à favoriser le développement social et économique. Toutes ces ambitions, fort nobles, figurent au nombre de leurs objectifs et on ne peut que se réjouir que la bibliothèque soit considérée comme une courroie de transmission privilégiée pour y concourir. On pourrait penser que l’on se situe bien loin du cœur des missions des bibliothèques. Il suffit cependant de relire le manifeste de l’Unesco sur les bibliothèques publiques ou celui de l’ABF en date de 2012 pour se rappeler que faciliter le développement des compétences de base pour utiliser l'information et l'informatique, s’auto-former, se former tout au long de la vie, apporter des clés de compréhension du monde – y compris sur des plans très pratiques et quotidiens -,  « fournir à chaque personne les moyens d’évoluer de façon créative », « développer la création, la recherche, l’innovation », « fournir aux entreprises locales, aux associations et aux groupes d'intérêt les services d'information adéquats », être un lieu privilégié de la collectivité, favorisant échanges, débats, projets, nourrissant le vivre-ensemble, font partie intégrante de nos attributions.

A nous de prendre pleinement la mesure du potentiel de la bibliothèque, de continuer à faire évoluer ses collections, ses missions, ses services en écho à la société actuelle et à ses pratiques, en adéquation avec les contextes et les publics spécifiques que l’on souhaite servir. Il est important d’avoir une conception beaucoup plus large de ce que recoupent la culture, l’information, l’accès aux savoirs, l’apprentissage, le plaisir de la découverte et de sortir de la seule logique documentaire. Il ne faut pas craindre de repenser, réinventer, hybrider la bibliothèque. C’est ainsi qu’elle restera pleinement une institution d’avenir et pourra opérer comme un outil d’émancipation et d’ouverture au monde, d’insertion dans celui-ci. Les bibliothèques Nenasalas en sont un vibrante illustration, très inspirante. Au regard de la crise que nous traversons et des inégalités de toutes sortes qui se creusent, la bibliothèque a un rôle majeur à jouer, car elle peut apporter de nombreuses expériences de contrepoint et aider à «faire société ».

Autre atout majeur des bibliothèques Nenasalas : les membres de la communauté sont très impliqués dans le fonctionnement de ces centres, les jeunes y deviennent souvent formateurs bénévoles en informatique, acquérant ce faisant de nouvelles compétences et apprenant à transmettre. Cette démarche proactive se révèle très bénéfique à plusieurs titres. Les usagers ne s’inscrivent pas dans une seule attitude de consommation. Ils font partie des rouages du projet, se l’approprient, l’orientent, en sont co-responsables et font en quelque sorte œuvre commune en travaillant pour leur propre bien et celui de la collectivité. Ce mode de coproduction positif est ainsi le meilleur garant de la pérennité des Nenasalas. Ici pas de sentiment de défiance à l’égard de la bibliothèque, mais bien davantage une fierté partagée.

Décidément, nous avons beaucoup à apprendre des bibliothèques numériques Nenasalas !
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