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Les Petits maîtres du Grand Hôtel

Sortie en salles le mercredi 25 septembre 2019

En 2013 sortait en salles Romanès. Jacques Deschamps y filmait la vie quotidienne d’un cirque tsigane familial et montrait la volonté farouche des membres du clan de rester nomades et libres. Avec les Petits maîtres du Grand hôtel le réalisateur/scénariste nous plonge dans un tout autre univers, celui d’élèves en formation à l’hôtel-restaurant Lesdiguières, établissement d’application 3 étoiles du Lycée des Métiers de l’Hôtellerie & Tourisme de Grenoble. De manière très originale Jacques Deschamps choisit de faire rimer documentaire avec comédie musicale en faisant alterner séquences de moments d’apprentissage prises sur le vif et passages chantés et chorégraphiés.
 
Les Petits maîtres du Grand Hôtel © TS Production
Les Petits maîtres du Grand Hôtel © TS ProductionCaption
 

L’avis de la bibliothécaire

 

Naissance d’un projet

C’est au détour d’un déplacement professionnel (la sélection des candidats au Master film documentaire de Lussas) que Jacques Deschamps loge à l’Hôtel Lesdiguières, bâtisse majestueuse à l’architecture art déco plantée au milieu d’un parc du Cours de la Libération à Grenoble. L’hôtel propose une suite et des chambres avec vue sur les Alpes. La magie des lieux opère d’autant plus vite que le souvenir cinématographique de Grand Budapest Hotel (Wes Anderson, 2013) se ravive dans l’imaginaire du cinéaste. Le personnel  s’avère très jeune, hésitant, gaffeur, pataud, timide. Il  semble soutenu, appuyé dans sa tâche par des adultes aux allures de « vrais maîtres d’hôtel surveillant de faux grooms et valets de chambre ». En consultant le livret d’accueil de l’hôtel,  Jacques Deschamps découvre son erreur.  Il comprend qu’il est descendu dans « l’hôtel d’application » du Lycée des métiers et de l’hôtellerie de Grenoble. Dans cet « hôtel-école » les élèves-apprentis sont en formation en alternance. Appartenant à différentes sections, ils ont différents niveaux d’études (du CAP au BTS) et sont  en stage  à Lesdiguières. Tous accueillent, servent et nourrissent de vrais clients sous la surveillance de professeurs qui leur apprennent leur métier à venir selon les filières qu’ils ont choisies.
L’esquisse du projet naît d’une rencontre entre deux théâtralités, celle des grands hôtels restaurants, décors de films ou de comédies musicales et celle des faits, gestes, paroles, apprentissages et comportements très ritualisés  des « petits maîtres » en formation. Ils semblent répéter un rôle, celui de leur future vie professionnelle. L’imaginaire d’un genre hollywoodien croise le désir documentaire d’ « enchanter » l’Hôtel Lesdiguières en se coltinant à la réalité  et en associant les élèves à la réalisation du film. La direction de Lesdiguières très enthousiaste met le projet en option obligatoire. Reste à convaincre les principaux intéressés. 
 

Conditions de réalisation

« Mes conditions étaient claires : j’avais besoin de suivre les élèves de l’hôtel pendant un an, d’animer des ateliers avec eux et de former ceux qui seraient d’accord –et qui présenteraient des dispositions- au chant et à la danse ». 
« Vous allez continuer à apprendre les règles de la restauration et de l’hôtellerie mais je fais le pari que vous allez aussi chanter et danser dans mon film ».
Pour expliquer son point de vue, fait de théâtralité aux ressorts comiques nés « du mécanique plaqué sur du vivant » (Henri Bergson), Deschamps sélectionne pour les élèves des extraits de films en plus de ceux de Grand Budapest Hotel. Certains font chou blanc (la séquence de l’inauguration-déglingue du Royal Garden dans Playtime de Jacques Tati, 1967), d’autres tirés du Grand restaurant de Jacques Besnard, 1966, semblent plus convaincants (le passage de portes du fameux « servir, c’est sourire »,  le ballet cosaque endiablé des saucières, deux scènes-culte) avec un Mr Septime/ Louis de Funès au top. 
 

Une idée qui fait mouche

Afin de prouver, avec un bel exemple de réussite, que son désir de cinéaste peut aboutir (réaliser un film documentaire avec des scènes chantées et dansées) Deschamps a la très bonne idée de montrer aux élèves des séquences de Tanzträume (Les Rêves dansants. Sur les pas de Pina Bausch, Anne Linsel et Rainer Hoffmann, 2010). Ce film rend compte de l’expérience unique, menée par la danseuse-chorégraphe allemande (quelques mois avant sa mort le 30 juin 2009) et dirigée par deux danseuses de la troupe (Jo Ann Endicott et Bénédicte Billiet), de faire danser des amateurs (46 adolescents, tous volontaires, de cultures différentes, issus de 12 écoles différentes de Wuppertal). Tanzträume a dû faire tilt auprès des élèves de Lesdiguières, eux aussi adolescents de 14 ans et plus. J’imagine que l’intérêt et l’enthousiasme des lycéens grenoblois furent fortement éveillés si on leur a dit que Pina Bausch était fille de restaurateurs-hôteliers du centre de Solingen (à 20 km de Wuppertal dans le sud de la Ruhr) où subsistent encore des industries renommées où se fabriquent, entre autres, des couteaux de poche et des couteaux de cuisine haut de gamme. Une corde sensible a dû vibrer si l’on a ajouté le point de vue de Pina sur son enfance où, cachée sous une table, elle passe de longues heures à observer.
“Pour une enfant, un restaurant peut être un lieu merveilleux, il y avait tant de gens et tant de choses étranges s'y passaient.""Ces souvenirs d'enfance sont vagues, je les ai oubliés. Ils reviennent pourtant dans mon travail. Je passe ma vie à essayer de donner une forme à ces émotions enfouies, évanouies." (Pina Bausch)
 

Sélection et essais (méthode)

Jacques Deschamps tentera l’aventure avec des élèves de CAP-Services hôteliers qui viennent deux jours par semaine servir les petits déjeuners et nettoyer les vingt chambres. Il s’intéresse aussi à une classe de Mise à niveau où des lycéens avec bac général suivent une année de formation en vue d’obtenir un BTS “Management en Hôtellerie et Restauration”,  ce qui les oblige à faire un stage de huit semaines à l’hôtel Lesdiguières. Deschamps ira filmer des séquences dans leurs classes respectives pour les connaître, parler avec eux, repérer celles et ceux qui seraient à même de chanter “soit qu’ils en avaient envie, soit qu’ils avaient déjà chanté en amateur ou qu’ils jouaient d’un instrument.” Il les familiarise à la caméra par des entretiens individuels. Il recueille leurs paroles, leurs confidences et leur spontanéité (pour certains CAP). Il accepte aussi leur retenue, leur discrétion (pour certains BTS). Tout ce travail préparatoire, ce travail d’approche,  lui permet d’écrire des textes à partir des mots mêmes des petits maîtres qu’il transmet à la compositrice Marie-Jeanne Serero qui renvoie des maquettes et vient se mettre au piano dans le hall de l’hôtel pour tester les voix. Les répétitions sont menées par une professeure ou une  élève du conservatoire de musique de Grenoble. Ainsi Lesdiguières s’est-il “mis, une à deux fois par semaine, à devenir un lieu de répétitions musicales”.  Marie Fonte du Centre chorégraphique national de Grenoble ainsi que la danseuse Marie-Lise Naud ont fait régulièrement travailler les élèves sur le rythme, leur ont appris à marcher et danser de concert, les ont aidés à se trouver à l’aise, le mieux possible dans scènes chorégraphiés mais non chantées.
 

Le charme d’un documentaire

Dès les premières minutes le film séduit. Le plaisir à écouter et voir ne se dissipera pas. Ces 82 minutes toutes en fluidité nous apprennent beaucoup sur le rude apprentissage des métiers de l’hôtellerie de luxe, ses exigences, ses joies et ses misères. Les apprentis, adolescents et jeunes adultes, sont à un âge où l’on se rebelle bien plus que l’on apprend à servir. La première des deux séquences tournées dans une salle de classe montre comment les professeurs se doivent de façonner les élèves, de les faire entrer dans un moule 4 étoiles et plus, de leur faire porter un masque afin de se conformer aux ordres, à la hiérarchie, aux manières. « Il faut être soumis, c’est ça » rétorque à sa professeure une élève de la classe de Mise à niveau. « Ah ! non ! Il y a des clients exigeants, oui, pénibles. Mais quand on travaille dans ce type d’établissement ce n’est pas se soumettre. Ce terme-là, si je l’entends, c’est que vous n’avez pas choisi la bonne orientation. On aime faire plaisir, on aime rendre service ! » lui est-il répondu par une enseignante qui pratique avec grande aisance le glissement sémantique. Monsieur Septime/ Louis de Funès dans Le Grand Restaurant ne lançait-il pas théâtralement « Le sourire c’est notre pourboire au client » ?  On apprend aux élèves à s’effacer, à sourire, à être polis et ponctuels, à laver, rincer, briquer chambres avec salle de bain et toilettes, à respecter préséance et bienséance, à dire « oui, chef !» à tous propos en cuisine, à déplier une nappe, à faire un lit dans la « position du chevalier servant », à  cuisiner « une gastrique », à « dresser des suprêmes d’oranges » en commençant par le taille du pédoncule, et tant et tant de choses encore. Toutes ces matières d’apprentissage sont enchantées grâce à la musique et aux paroles des quatorze chansons qui s’égrainent au fil du film. Pour les écrire Deschamps a recueilli les mots et expressions des jeunes en entretien, a écouté leurs voix, leurs timbres, leurs phrasés. La première chanson, « Slam du P’tit Déj. », mise en musique et retravaillée par le rappeur Nésar Ouaryachi, est une grande réussite. Avec élégance, leur costume/uniforme sur le dos, les apprentis expriment en rythme ce qu’ils ressentent des contraintes et des ingratitudes de leurs futurs métiers. Un autre titre « on n’est pas des lavettes »  à l’humour très corrosif permet aussi de révéler un fond de révolte en eux. S’enchaîneront, entre autres, duos, solos (dont celui du Chef des travaux), improvisation pour ustensiles de cuisine, moments musicaux où les balais, leur frottement sur le sol, leur rangement, donnent le la,  un mambo d’ambiance. 
 
Ce film documentaire, très singulier, échappe au « joliment musical ». Son charme, son chant, exprime candeur, innocence, colère, espoirs, désillusions et ce, grâce aux interprètes qui montrent force et dignité. Tout dans leur formation les destine à être transparents,  des invisibles dans les palaces. Jacques Deschamps, en les mettant en lumière, souligne avec brio qu’ils apportent et apporteront  de la vie au monde conventionnel en diable des hôtels de luxe. Les dernières scènes filment la grâce d’une jeune fille lâchant ses longs cheveux bruns pour effectuer un pas de danse ainsi qu’un geste très technique d’un serveur et d’une serveuse avec leurs plateaux. Oserais-je dire que ces deux moments de liberté et de maîtrise sont une allusion à des saynètes des « Stücke » (pièces) de Pina Bausch ?
 

Rappel :

Bande-annonce LES PETITS MAITRES DU GRAND HÔTEL from jour2fete on Vimeo.


Les Petits maîtres du Grand Hôtel de Jacques Deschamps
2018-1h22 min-Production : TS Production
Distribution : Jour2fête
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