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Le Pape François : un homme de parole

Sortie en salles le mercredi 12 septembre 2018

Depuis Nick’s movie/ Lightning over water (1980) Wim Wenders réalise des films documentaires parallèlement à ses oeuvres de fiction, ses courts métrages, ses photographies et ses écrits. Le Pape François, un homme de parole né d’une proposition du Vatican, est un portrait élogieux du souverain pontife élu en 2013. Selon ses dires, Wenders, a fait un film avec le pape et non pas sur le pape. « Monsieur Tout-blanc »1 lui donna carte blanche pour ce documentaire distribué par Universal.




 

L'Avis de la bibliothécaire

Nick, Pina, Yasujirō, Sebastião ….et François

 
L’écriture cinématographique de Wim Wenders fut une belle découverte pour les cinéphiles dans les années 70. Son travail répondait aux préoccupations existentielles du dernier quart du XXème siècle tout en interrogeant la (post)modernité. Ses héros et en particulier ceux incarnés par Rüdiger Vogler (peut-être son double cinématographique) nous confrontaient à nos angoisses tout en questionnant le cinéma, le champ de ses possibles comme sa misère ainsi que le statut des images, surtout celles surdéterminées de l’espace américain, qui sans cesse renvoient tout à la fois au « déjà vu » et à une inquiétante étrangeté.
Le plus beau film de Wim Wenders reste, selon moi, Alice dans les villes (1975), tourné en noir et blanc en 16 mm avec un petit budget. Philip Winter, photographe en errance, en proie au doute, accueille le hasard de la rencontre avec l’enfant, ses besoins, ses demandes, ses désirs depuis la terrasse de l’Empire State Building jusqu’à la maison de sa grand-mère en Allemagne. Le chemin tracé par la fillette est aussi l’opportunité d’un Lent retour vers les villes de la Ruhr qui s’égrainent tel un chapelet avec Wuppertal pour but ultime, destination in extremis alors que l’alphabet des adresses possibles est presque achevé.
Wuppertal, son Schwebebahn (train suspendu), est le lieu de la rencontre avec Pina Bausch qui s’y installa en 1975-1976. Un lien fort d’amitié unissait les deux artistes. Lorsque la danseuse et chorégraphe née à Solingen (tout près de Wuppertal) en 1940 meurt le 30 juin 2009, Wim Wenders accompagne tous les danseurs et toute la troupe du Wuppertal Tanztheater dans le deuil qui les sidère, les accable et qu’il leur faut traverser. Pina, tantzt, tanzt sonst sind wir verloren (Pina, danse, danse sinon nous sommes perdus) est un hommage à la vie, à l’art, à la personne, que fut Pina Bausch dont la perte est immense pour l’humanité.
Dès 1980, Nick’s movie, Lightening over water mettait en scène et suivait à la trace (avec des références aux films noirs mêlant suspense et tragique) la mort du réalisateur de Johnny Guitar, La Forêt interdite, Rebel without a cause,... Les magnifiques images du port de New-York sous les fulgurances de la musique de Ronee Blakley enveloppaient la jonque tant désirée de Nicholas Ray qui transporte son urne funéraire décorée d’idéogrammes chinois.
La spiritualité extrême orientale est le cœur de Tokyo-Ga, film voyage/hommage à Yasujirō Ozu dont l’ultime étape est la tombe du réalisateur du Voyage à Tokyo où est sculpté un idéogramme Mu/ Le Vide.
A ces trois films hantés par la mort d’amis et de guides répond l’humanisme engagé de Sebastião Salgado dans Le Sel de la terre (référence directe à la parabole de Matthieu 5.13) où se déploie l’art de l’argentique noir et blanc du photographe franco-brésilien.
The Soul of a Man (L’âme d’un homme), deuxième épisode de la série Le Blues (The Blues a musical journey) produit par Martin Scorsese, est le portrait de trois des artistes préférés de Wenders : Skip James, Blind Willie Johnson et J.B. Lenoir. Le Blues y apparaît dans toute sa tension dramatique entre profane et sacré.
 
Ainsi, Wim Wenders dont on pensait que le cinéma était marqué sinon par la mort du moins par le silence assourdissant de Dieu, ainsi Wim Wenders a-t-il émaillé son trajet cinématographique de traces relevant de la spiritualité. Dès 1968 il écrivit un article élogieux sur Easy Rider de son ami américain Dennis Hopper. Ce film-culte, emblématique de la contre-culture, propose des scènes empreintes de religiosité et de paganisme : une prière sous LSD dans un cimetière de la Nouvelle-Orléans, un repas de Mardi-gras  tandis que les peintures mystiques abondent aux murs et que résonne sur la bande-son le Kyrie Eleison des Electric Prunes, groupe de rock underground.
 

Der Himmel über Assisi

Les premières images de Le Pape François, un homme de parole montrent des nuages qui, peu à peu, s’écartent, se dissipent, se déchirent pour laisser voir Assise. Une rime filmique, une résonnance, un écho, une continuité se fait jour entre Les Ailes du désir/ Der Himmel über Berlin (Le Ciel au-dessus de Berlin) et ce dernier opus. Le ciel et la ville de Berlin était fréquentés par des anges de compassion dont un décidera de renoncer à l’éternité pour vivre une vie terrestre et l’amour de tous et de chaque jour.
L’aile d’un ange, peut-être, nous emporte vers Assise, lieu de pèlerinage et de mystique chrétienne, vers les fresques de Giotto, vers la figure de François (1181 ou 1182-1226) et son Cantique des créatures. Wim Wenders, en voix off, prend en charge le récit, celui qui établit le lien entre François et le pape actuel, premier pape jésuite, premier pape latino-américain, premier pape à prendre pour nom François, l’homme des Fioretti, créateur de l’ordre des franciscains, figure de la pauvreté.
Wim Wenders comme nombre de fidèles (d’une famille très catholique, il s’est converti au protestantisme presbytérien ; il fut tenté comme Scorsese de se faire prêtre dans sa jeunesse) ou non, a été, dès l’élection de Jorge Bergoglio, séduit par son charisme nourri de l’humanisme incarné dans les paroles de François et d’une volonté politique de modernité. Cependant, ces dernières semaines, après le tournage et la réalisation du film, le grand public et peut-être Wenders lui-même, ont-ils été échaudés par le manque de fermeté du pape dans les dossiers de pédophilie et son rétropédalage dans celui de l’acceptation de l’homosexualité.
Wim Wenders en 2010 avait le projet de faire un film sur le silence, l’omerta, autour des prêtres pédophiles et de leurs évêques complices par non-dénonciation. Le pape François sera-t-il sur ces questions un homme non seulement de parole (dans le film le pape dit explicitement qu’il faut punir les prêtres coupables, démettre leurs évêques et aider les familles à saisir la justice des hommes) mais aussi d’actes ?
 
Le film de Wenders s’articule autour d’extraits de longues interviews (8 heures d’entretien en trois prises furent tournées) où le pape en gros plan parle face caméra, d’archives du Vatican le montrant en voyage, auprès des déshérités du monde, des malades, des migrants de Lampedusa et d’ailleurs, délivrant sa parole de prédication et de compassion. Wim Wenders n’apparaît jamais à l’écran. Il est en quelque sorte l’œil qui écoute, celui qui, à la lettre répond par l’image à « l’apostolat de l’oreille » prôné par le pape François. S’enchâssent à cet édifice des scènes en noir et blanc, muettes pour la plupart, illustrant des épisodes-clés de la vie du saint d’Assise.
Wim Wenders, au lieu de vouloir recréer un cinéma de l’innocence d’avant le parlant et la couleur qui, parfois, cède aux sirènes de l'imagerie sulpicienne aux antipodes des fresques de Giotto, n’aurait-il pu préférer citer de grands réalisateurs et des films tels Les onze Fioretti de François d’Assise de Roberto Rossellini ou L’Evangile selon saint Mattieu de Pier Paolo Pasolini, écrivain, essayiste, immense cinéaste d’avant-garde, communiste, homosexuel qui revendiqua certains côtés d’un christianisme révolutionnaire voire hérétique ?
Par ailleurs l’attachement du pape François au cycle de Matthieu peint par Le Caravage (La Vocation de saint Matthieu, Saint Matthieu et l'Ange, le Martyre de saint Matthieu) de l’Eglise Saint-Louis des Français à Rome n’est jamais évoqué dans le film et c’est bien dommage. La juxtaposition Giotto/Caravage eût été très signifiante.
 
Wim Wenders avec Le Pape François un homme de parole a réalisé un film sans contre-champ, sans contradiction, sous le charme du pape d’avant les déclarations en Irlande de l’été 2018. Je ne dirai pas comme Guillaume de Baskerville, le moine franciscain du Nom de la rose d’Umberto Eco «…et souvent il n’y a qu’un pas entre vision extatique et frénésie de pêché ». Cependant et, même si les traces religieuses détectées dans sa filmographie aident à comprendre le pourquoi d’un film né d’une sollicitation du Vatican, grande est la stupéfaction face au sujet et au personnage  pour qui découvrit le cinéma de Wim Wenders dans le milieu des années 70 et suivit, depuis lors, son parcours cinématographique.
 
 
1-« Monsieur Tout-blanc » fait référence à une chanson de Léo Ferré écrite en 1949, interdite par le Comité d’écoute de la radiodiffusion française, où Ferré brocarde le silence du pape Pie XII au cours de la seconde guerre mondiale.


Rappel :


Le Pape François : un homme de parole/Pope Francis a Man of his Word de Wim Wenders, scénario Wim Wenders et David Rosier, production The Palindrome, coproduction Centro Televisivo Vaticano, Célestes Images, Solares Fondazioni delle arti, Neue Road Movies, Decia Films, Fondazione Solares Suisse, PTS Art’s Factory,2018,1h36min


Distribué par Universal Pictures International France



 

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