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Entre les frontières

Sortie en salle le mercredi 11 janvier 2017
Aux portes d’Israël, dans le désert du Néguev, des migrants africains attendent un improbable visa pour la terre promise. 
Photo du film "Entre les frontières"
Entre les frontières © Météore Films, 2017

L’avis de la bibliothécaire

Le cinéaste israélien Avi Mograbi a fait une arrivée remarquée en France avec un film au titre provocateur qui évoquait plus une fiction qu’un documentaire : Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon. Il n’y avait pas que le titre de provocateur, le film, sorte de one-man show tonitruant, racontait sur un mode sarcastique les tentatives d’Avi pour approcher Arik (surnom d’Ariel Sharon) et les conséquences néfastes sur sa vie conjugale de cette fascination pour l’ex-homme fort d’Israël. Du fou rire à l’incrédulité, le spectateur perdait ses repères, passé les cinq premières minutes.

Les films suivants ont creusé le même sillon, mixant politique, psychanalyse et théâtre clown. Jusqu’à Dans un jardin je suis entré, rencontre entre Mograbi et son professeur d’arabe, Ali al-Azhari, autour des souvenirs familiaux et du vécu de chacun. La colère de l’histrion a alors fait place à l’empathie de l’humaniste.
Dès que Mograbi a cessé de regarder droit dans les yeux son ennemi, l’état sioniste, son double grimaçant s’est effacé. La critique est toujours aussi vive, mais le style est maintenant celui d’un témoin, plus ouvert au monde et moins égocentrique. Dans le film Entre les frontières (Bein gderot), il  filme avec précision et détermination un atelier de théâtre proposé aux migrants africains clandestins qui se pressent à la frontière israélienne. L’atelier a été imaginé et mis en scène par Mograbi, le metteur en scène Chen Alon et des citoyens israéliens, sur le modèle du Théâtre de l’opprimé théorisé par le dramaturge brésilien Augusto Boal. Cette méthode invite chaque participant à mettre en scène son vécu, à travers l’expression des sensations et des souvenirs, pour décoder la réalité, retrouver confiance en soi et inventer des moyens d’action. C’est ainsi que les migrants d’Afrique subsaharienne racontent leur calvaire pour arriver à pied, par l’Égypte, aux frontières de l’État hébreu, seule oasis pour ces hommes qui n’ont pas pu/voulu tenter le grand voyage vers l’Europe. Soudanais, Erythréen, Israélien, chacun joue à tour de rôle l’opprimé et l’oppresseur, le demandeur d’asile, le despote, le soldat. Si les migrants ont des difficultés à s’incarner dans les soldats, les Israéliens le font assez naturellement. Au fil des scènes, la situation absurde créée par l’impossibilité pour Israël de chasser les migrants (le pays a ratifié la convention de 1951 relative au statut des réfugiés) et son refus viscéral de les laisser entrer, au nom de la nécessité de maintenir coûte que coûte la notion d’État Juif, apparaît de plus en plus insupportable. Et confine à l’ignominie lorsque l’argent entre en jeu. « Prends l’oseille et tire-toi » pourrait-on dire en paraphrasant Woody Allen.

Principalement braquée sur le vaste hangar désaffecté où a lieu l’atelier théâtral, la caméra en sort parfois pour filmer le camp et confronter la réalité à la fiction. Dans la « vraie vie », les migrants n’ont pour ligne d’horizon qu’un paysage désertique, entre les frontières ou plutôt entre les clôtures. L’État fait son possible pour les convaincre de repartir de leur plein gré, en les parquant dans le camp de rétention pendant des mois, avec l’obligation d’y dormir et de répondre à un appel trois fois par jour. Quelques-uns cherchent à braver l’interdiction et sont emprisonnés. Avec l’aide d’activistes israéliens, des actions juridiques sont portées jusqu’à la Cour suprême qui décide, en 2015, de réduire la rétention à 12 mois. Plusieurs centaines de migrants sont relâchés, tandis que d’autres viendront prendre leur place. Supposés libres, les hommes ont interdiction de se rendre dans les villes. Nouvelle incarnation du juif errant, ils sont condamnés à rester derrière la clôture ou à reprendre la route en regrettant, ultime coup du sort, les maigres avantages du camp de Holot.

Rappel

Entre les frontières, de Avi Mograbi, production Les Films d’Ici, Avi Mograbi Productions, 2016, 1 h 25 min
Distribué en salles par Météore Films

Bande annonce officielle Entre les frontières (Between Fences, Bein Gderot) - un film de Avi Mograbi from Météore Films on Vimeo.

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