Films à texte

photo du film Archipel nitrate
Archipels Nitrate © Komplot Films etc.


L’utilisation du texte dans le documentaire est l’une des incarnations d’un désir de cinéma dépassant les catégorisations, d’une volonté de mettre en tension ce qui est présent et ce qui est absent, ce que l’on peut filmer et ce qui n’est que dicible. La dernière édition de Cinéma du réel accordait une nouvelle fois une large place à ces films ambitieux, où la voix féconde les images.

Dans Quand je serai dictateur, des images Super 8 collectées par la réalisatrice Yaël André deviennent le lieu d’un récit qui brouille les cartes, mêlant autobiographie et fiction, tandis que les images se font à la fois témoins de leurs époques et instruments de l’imaginaire. Brouillage également dans Élégie de la traversée : le film d’Alexandre Sokourov renferme lui aussi la voix d’un personnage qui se confond par moments avec le cinéaste. À la patine de la pellicule trouvée répondent ici les images troubles de Sokourov, qui même filmées dans les lieux les plus quotidiens, dégagent une atmosphère de rêve.

Dans Adieu la rue des Radiateurs (Nina), Vladimir Léon donne lui un corps à la voix que l’on entend : celui de l’écrivain Mathieu Riboulet qui lit des extraits de l’un de ses romans devant la caméra. L’histoire d’amitié et de deuil qui nous est contée vient nourrir, cette fois-ci à distance, le portait fragmentaire d’une femme, amie du cinéaste.

Dans Fragments d’une révolution comme dans Go Forth, c’est aussi à la première personne que les narrateurs s’expriment, mais le « je » est ici beaucoup plus direct. La voix devient moyen d’existence au sein d’une histoire collective qu’il faut se réapproprier pour mieux vivre son enchaînement à elle. Tout aussi sincère est le récit à la première personne de Ross McElwee. Dans Photographic Memory, le texte donne forme aux pensées qui sont le moteur du film : le voyage en Bretagne qu’entreprend le cinéaste américain a pour origine une volonté de se replonger dans un épisode de sa jeunesse afin de mieux comprendre son fils adolescent, peut-être.

On retrouve ce même caractère méditatif dans Archipels nitrate. Comme Ross McElwee, Claudio Pazienza y explore les vitesses du temps, et des images dans le temps, en s’interrogeant sur sa relation aux images de cinéma. L’essai d’Eric Pauwels Les Films rêvés a lui plus à voir avec le futur et surtout le conditionnel. Ce sont des films qui auraient pu exister dont il est question. La parole est ici performative : en parlant de ces films possibles, ceux-ci se mettent à exister. Le film potentiel devient actuel, les personnages mythiques ou historiques prennent vie dans l’intervalle entre image et son.

Dans The Stone River, c’est d’une réincarnation que le passé fait l’objet : le réalisateur Giovanni Donfrancesco confie aux habitants de la petite ville de Barre, dans le Vermont, les témoignages de ceux qui pourraient être leurs ancêtres, recueillis près d’un siècle plus tôt en ce même lieu. Les paroles du passé reprennent vie dans des corps et des voix d’aujourd’hui mais s’avèrent finalement aussi révélatrices de cette nouvelle réalité qu’elles ne sont révélées par elle.
 

Les films

  • Adieu la rue des Radiateurs (Nina)
Réalisation : Vladimir Léon
Production : Les Films de la liberté, Vladimir Léon, 2008, 37 min
Distribution : Catalogue national de la Bpi
L’écrivain Mathieu Riboulet enregistre chez lui une lecture d’extraits de son livre Le Regard de la source. Se dessine le portrait d’une femme, « ni amie intime, ni parente, mais assurément un peu de l’une, un peu de l’autre » : Nina.
 
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  • Archipels nitrate
Réalisation : Claudio Pazienza
Production : Komplot Films etc., Rtbf, Arte Belgique, Arte G.e.i.e, 2009, 1 h 04 min
Distribution : Catalogue national de la Bpi
 « Je suis ce que j’ai vu, dixit Matisse. Mais toutes les images vues ne demeurent pas intactes. Et encore moins l’image de soi. Le temps les traverse, les abîme, les martyrise. Et ce délicat épiderme - le nitrate - en est le symptôme.  » (Claudio Pazienza)
 
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  • Élégie de la traversée (Elegiya dorogi)
Réalisation : Alexandre Sokourov
Production : Kasander Film Company, Bereg Film Studio, Idéale Audience, 2001, 47 min
« Il neige. Je vois de la fumée au-dessus de la ville nocturne. Je ne la reconnais pas. La rive s’éloigne… Je vois de l’eau, tout ressemble désormais au vol d’un oiseau de nuit. » (voix du film)
Distribution : Catalogue national de la Bpi
 
 
  • Les Films rêvés
Réalisation : Eric Pauwels
Production : Ulrike, Centre de l'audiovisuel à Bruxelles, 2010, 3 h
Distribution : Catalogue national de la Bpi
Un jour, un homme, un cinéaste fait un rêve : il rêve qu’il fait un film qui contiendrait tous les films qu’il a rêvé de faire.
 
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  • Fragments d’une révolution
Réalisation : anonyme
Production : Mille et Une Films, Atelier documentaire, LCP Assemblée nationale, 2011, 55 min
Distribution : Catalogue national de la Bpi
 « Un citoyen, un média » : vues par des Iraniens a l’étranger, les vidéos amateur du soulèvement iranien de 2009 ont l’allure d’un puzzle dont certaines pièces manquent.
 
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  • Go Forth
Réalisation : Soufiane Adel
Production : Aurora Films, 2014, 1 h 04 min
Distribution : Aurora Films
 « À travers le portrait d’une femme de 79 ans, Taklit Adel, ma grand-mère, née en Algérie et vivant en France depuis 60 ans, se noue à la fois le fil de la petite et de la grande Histoire et l’exploration de la banlieue et de son ensemble. Une histoire personnelle prise dans l’histoire collective. »
 
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  • Photographic Memory
Réalisation : Ross McElwee
Production : Eric Elléna, Marie Emmanuelle Hartness, French Connection Films, 2011, 1 h 24 min
Distribution : Documentaire sur grand écran
Ross McElwee s'interroge sur la relation conflictuelle qu'il entretient avec Adrian, son fils de vingt ans, et repart sur les traces de sa propre jeunesse, à St Quay en Bretagne.
 
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  • Quand je serai dictateur
Réalisation : Yaël André
Production : Morituri Films, 2013, 1 h 30 min
Distribution : Morituri Films
Diffractant l’autobiographie à partir de films amateur des années 40 à nos jours, ce « documentaire de science-fiction » démultiplie le « je » et transcende le récit d’un deuil.
 
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  • The Stone River
Réalisation : Giovanni Donfrancesco
Production : Les Films du Poisson, Altara Films, 2013, 1 h 28 min
Distribution : Catalogue national de la Bpi
En un transfert de parole troublant et élégiaque, les habitants de Barre (Vermont) s’approprient les témoignages des carriers toscans immigrés au début du XXe siècle.
 
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