Denis Gheerbrant et Marc Isaacs, cinéastes en dialogue
Entretien avec Harry Bos, programmateur

Harry Bos est programmateur pour La cinémathèque du documentaire à la Bibliothèque publique d’information. Il nous présente les cinéastes Denis Gheerbrant et Marc Isaacs, à l’occasion du cycle « Denis Gheerbrant/Marc Isaacs. Double rétrospective », qu’il organise à l’hiver 2022.

Les deux réalisateurs Denis Gheerbrant et Marc Isaacs
Les réalisateurs Denis Gheerbrant et Marc Isaacs en salle le 23 janvier 2022 ©Hervé Veronese / Centre Pompidou

Marc Isaacs est britannique, Denis Gheerbrant est français, ces deux cinéastes sont de générations différentes… comment en êtes-vous arrivé à rapprocher leurs filmographies ?

Il existe des liens entre leurs façons d’aborder le cinéma. Ils filment en général seuls, portent eux-mêmes la caméra et entretiennent un rapport extrêmement direct avec leurs personnages, des marginaux pour la plupart. Ces cinéastes se sont notamment intéressés à la question de l’émigration et à la situation des étranger·ères en France et au Royaume-Uni.

Ils partagent également un discours sur la manière de concevoir des films documentaires, car ils ne sont ni l’un ni l’autre adeptes du cinéma direct américain que l’on surnomme « fly-on-the-wall », dans lequel les cinéastes prétendent capter discrètement le réel tels des « mouches sur un mur ». Denis Gheerbrant considère que la réalisation d’un film est un processus artificiel et ne prétend pas montrer la vie telle qu’elle est en dehors de la présence de la caméra. Il se situe ainsi dans la lignée de Johan van der Keuken et du cinéma-vérité de Jean Rouch. Marc Isaacs est, quant à lui, assez interventionniste. Dans son premier film, The Lift, il se moque avec humour de ce dogme américain en filmant l’intrusion dans l’ascenseur d’une fausse mouche, trouvée dans un magasin de farces et attrapes. Il souligne ainsi visuellement son positionnement en tant que cinéaste.

Comme le cycle d’hiver de la Cinémathèque du documentaire par la Bpi se déroule sur deux mois, j’ai donc demandé à Marc Isaacs et Denis Gheerbrant de partager l’affiche. Cela nous a permis d’organiser des temps de rencontre entre eux, notamment à l’occasion d’une carte blanche qui leur a permis de confronter leur travail et leurs inspirations.

J’ajoute que certains documentaires de Marc Isaacs sont projetés pour la première fois en France. Des films de Denis Gheerbrant sont aussi montrés en exclusivité. Certains ont été restaurés pour l’occasion et son tout premier film, Un printemps de square, a été remonté spécialement pour la séance d’ouverture de la rétrospective. Ce « premier et dernier film », comme Denis Gheerbrant s’amuse à l’appeler, était donc présenté en première mondiale le 7 janvier.

En quoi sont-ils différents ?

Denis Gheerbrant est un arpenteur de l’espace francophone et Marc de l’espace anglophone, notamment dans le secteur londonien.

Leur style de cinéma diffère également. La narration de Denis Gheebrant n’est pas linéaire, contrairement à Marc Isaacs qui travaille davantage avec les conventions narratives classiques du film documentaire. Il y a enfin une dimension humoristique très manifeste dans l’univers de Marc Isaacs. La verve anglaise ajoute du piquant à ses portraits, qui sont empathiques mais jamais complaisants. Il lui arrive de taquiner ses personnages et de créer des situations assez cocasses.

Quels films conseilleriez-vous ?

Pour commencer avec le cinéma de Marc Isaacs, je conseille les courts métrages : The Lift, Touched by a Murder et Outsiders, un film tourné en 2014 sur un foodtruck où l’on peut voir que le sujet du Brexit suscite déjà beaucoup de commentaires. Ce qui est intéressant et ironique dans ce film, c’est que Marc Isaacs filme des personnes face caméra en train de se plaindre de la présence des étranger·ères au Royaume-Uni ; en arrière-plan, il cadre des travailleurs immigrés qui sont en train de cultiver la terre dans un champ de choux. Nous montrons aussi, durant le cycle, un court montage de rushes tournés au Bangladesh. Dans ces notes cinématographiques, Marc Isaacs filme des paysan·nes extrêmement pauvres vivant dans des zones inondées pendant la mousson. L’une des femmes filmées lui lance que les étranger·ères sont là quand il fait beau, mais pas quand il se met à pleuvoir. Alors que fait Marc Isaacs ? Il reste malgré la météo, transformant le geste cinématographique en geste humanitaire, car il montre sans filtre la vie très dure des paysan·nes bangladais·es pendant la montée des eaux.

Denis Gheerbrant, lui, a tourné deux films au Rwanda, dix ans après les événements tragiques de 1994. Il suit une femme qui a perdu toute sa famille, ainsi qu’un orphelinat où les enfants essaient de construire leur vie. C’est bouleversant, les blessures sont loin d’être refermées. Plus de dix ans après, les communautés Hutu et Tutsi vivent certes côte-à-côte, mais pas ensemble.

Avant que le ciel n’apparaisse (2021) est le premier documentaire que Denis Gheerbrant fait en coréalisation. Quelle place occupe-t-il dans sa filmographie ?

Denis ne dialogue pas, dans ce film, avec ses personnages, comme dans ses précédents documentaires. Cela vient du fait que le film est situé dans le Caucase, dans une ancienne république soviétique opprimée où des personnes redécouvrent leur culture. Denis Gheerbrant ne connaît pas leur langue. Il a comme guide et interprète Lina Tsrimova, la fille du personnage principal du film, le peintre Rouslan Tsrimov. Malgré la barrière de la langue, le réalisateur capte les émotions des personnages, notamment à travers les scènes de chants et de danse : on reconnaît bien là sa signature.

On peut donc trouver le film un peu atypique, mais après Avant que le ciel n’apparaisse, Lina et Denis ont tourné un autre film ensemble. Il ne s’agit donc pas d’un accident de parcours, mais plutôt d’une évolution dans le travail du réalisateur. Je trouve encourageant de voir qu’une personne connue depuis les années 1970 en tant que photographe et depuis 1980 en tant que cinéaste puisse donner une nouvelle dimension à son travail.

Dans The Filmmaker’s House (2020), Marc Isaacs scénarise largement les situations. Était-ce une dimension déjà présente dans son œuvre ?

Tout à fait, Marc Isaacs manipule déjà le réel dans ses précédents films. Par exemple, dans All White in Barking, il organise un repas entre une famille blanche, disons plutôt raciste, et une famille des Caraïbes. On peut déjà parler d’une certaine mise en scène. Mais c‘est un processus qu’il amplifie dans The Filmmaker’s House. Je crois que ce film est surtout un cri d’alarme sur la situation très difficile du cinéma documentaire aujourd’hui en Grande-Bretagne. Marc Isaacs ne veut pas se conformer à ce que les producteur·rices et financeurs lui demandent, à savoir, des histoires de meurtres et un certain sensationnalisme. Cette mise en scène témoigne de l’opposition d’un réalisateur à toute forme de limitation dans sa liberté de créer.

À écouter, l’interview de Denis Gheerbrant dans l’émission Par les temps qui courent sur France culture :

https://www.franceculture.fr/emissions/par-les-temps-qui-courent/denis-gheerbrant-cineaste

Publié le 04/02/2022 - CC BY-SA 4.0

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