2   Comments

Un déconfinement délicat

Suite à l’autorisation gouvernementale de rouvrir les bibliothèques, l’heure est maintenant à l’organisation délicate d’une reprise raisonnée des services aux usagers.
Dessin d'une bibliothèque dont certains livres s'envolent et qu'une femme essaie de rattraper
© Valérie Gatinel, bibliothécaire à Montignac

Autorisant à nouveau l’ouverture des bibliothèques à compter du 11 mai, l’annonce d’Edouard Philippe a été diversement reçue par les établissements, après presque deux mois de confinement.
Libérées, délivrées du Covid-19 les bibliothèques ? La réalité est bien sûr plus complexe. Les situations paraissent en effet très dépendantes du contexte local. Selon leurs moyens et à différentes échelles les bibliothèques ont établi des scénarii pour permettre un retour progressif de leurs services dans le respect des consignes sanitaires.
Ces précautions et l’établissement de calendriers ont parfois suscité, chez les publics, déception et frustration : puisque l’ouverture des bibliothèques est possible, pourquoi est-ce que ma bibliothèque est encore fermée ?
S’appuyant sur les recommandations des associations professionnelles et le site biblio-covid créé pour les accompagner, de nombreux collègues se sont ainsi lancés sur le délicat chemin du déconfinement.

Une réouverture à tâtons 

Des phases salutaires

La préconisation d’une réouverture progressive en 4 phases plus ou moins déterminées est la règle généralement suivie sur l’ensemble du territoire.
Cela se traduit, à titre d’exemple, dans les bibliothèques du Havre avec le calendrier suivant :
  • retour des équipes à partir du 19 mai
  • retour des documents empruntés avant le confinement à partir du 29 mai
  • accueil en mode adapté du public à partir du 2 juin
  • accueil plus large du public mais sans action culturelle à partir du 2 juillet
C’est donc une réouverture à petits pas qui s’enclenche, la progression étant soumise aussi à l’évolution sanitaire locale, à l’image de ce qui se passe, en parallèle, dans les écoles.
Alors que celles-ci sont amenées à rouvrir souvent par demi-classes, des accueils de scolaires commencent d’ailleurs à s’organiser dans les bibliothèques. C’est d’ores et déjà le cas à Bordeaux, à la demande des élus ou à l’initiative des collègues eux-mêmes.

L’enjeu pour les équipes est de réinvestir physiquement les lieux. Pour cela, il faut repenser les services à proposer dans l’enceinte, voire devant la bibliothèque. En complément des services dématérialisés, une offre raisonnée en présentiel, devenue nécessaire, s’organise, à commencer par la mise à disposition des collections. 

Les retours et les quarantaines d’abord 

Pour les documents rapportés à la bibliothèque, qu’ils aient été empruntés avant ou après le confinement, une mise en quarantaine s’impose. Or, la mise en oeuvre d’une telle précaution demande une adaptation aux locaux existants qui n’ont pas toujours été pensés pour s’adapter au cloisonnement des espaces. Ainsi, à Dinan, un grand local où étaient entreposés les documents de l’ancienne bibliothèque est reconverti en sas de décontamination des retours de prêts. Même lorsque l’on dispose d’un espace adapté  le problème de son aménagement  demeure : mettre en place des étagères dédiées ? placer les ouvrages dans des sacs poubelle pour éviter une éventuelle contamination entre eux mais au risque que leur maniement s’avère difficile une fois remplis ?

S’ajoute la question de la durée recommandée de cette quarantaine déterminée en fonction de la nature des supports sur lesquels la persistance du virus peut varier :
  • 10 jours pour les documents plastifiés (durée réduite à 3 jours, avec la mise à jour du 16 juin)
  • 3 jours pour les documents papiers ou cartonnés (durée réduite à 1 jour, avec la mise à jour du 16 juin)
Il en résulte une complexité des flux de documents à gérer, entre ceux qui reviennent pour quarantaine et ceux qui sont prêts à partir chez les usagers, soit retirés sur place soit livrés à domicile par la bibliothèque.
En Dordogne, à compter du 2 juin, des circuits échelonnés seront organisés pour le retour des documents prêtés, la livraison des documents réservés, ainsi que pour des choix d’appoint à destination des bibliothèques en demande. Concernant la réception des commandes, la salle de reliure a été dédiée à la mise en quarantaine des livraisons fournisseurs. Cette salle directement accessible de l’extérieur est isolée du reste des locaux. Les fournisseurs sont invités à sonner à la porte arrière du bâtiment, un chef de service, dûment équipé d’un masque, indique où poser les cartons, puis les ouvre et note dans le carton la date de livraison et la date de fin de quarantaine. Un tableau excel est complété à chaque livraison pour que les collègues qui s’occupent de la réception sachent quelle commande peut être mise en traitement, une fois passée la période de quarantaine.

Quand les équipes reviennent sur site 

Jongler avec les plannings et les espaces

La circulation des personnels est aussi un pilier essentiel des plans de reprise d’activité. S’il est à noter qu’une grande majorité des collègues manifestent leur volonté de retourner travailler dans la bibliothèque, des systèmes de rotation peuvent être nécessaires afin de maintenir la distanciation sociale.

Des systèmes mixtes alternant jours de présence et jours en télétravail sont parfois mis en place pour les agents dont les tâches et l’équipement informatique, parfois fourni, le permettent. C’est le cas, par exemple, pour la majorité des services de la Bpi dont le retour progressif des agents débute en juin.
Une organisation des espaces internes est aussi à l’oeuvre. Ainsi pour la Bibliothèque départementale de la Dordogne, un roulement a été instauré pour permettre une occupation raisonnée de l’espace de restauration avec une gestion individuelle des déchets et l’interdiction d’utiliser les réfrigérateurs communs.

Formation et communication : gestes barrières et EPI

La mise à disposition d’équipements de protection individuelle (EPI) pour les personnels présents paraît généralement préparée, même si des difficultés sont soulignées avec des ruptures de stock pour certains EPI (blouses, masques et/ou visières). 

Ces équipements de protection ne seraient rien s’ils n’étaient pas doublés par le respect des désormais fameux gestes barrière : lavage des mains, port conforme du masque, distanciations sociales. Tous ces rappels indispensables amènent à multiplier les notes, jusqu’à celle sur l’usage des toilettes, ainsi que les affiches de prévention. Si les protocoles sanitaires sont parfois complexes, les agents soulignent aussi la difficulté de les appliquer tant ils peuvent paraître lourds.
Pour leurs publics, les médiathèques de Strasbourg ont également conçu une campagne de communication. Clair et synthétique  le mode d’emploi détaille les étapes de la reprise progressive de leurs activités.
 
Affiche des BM de Strasbourg avec les dates de reprise des prêts et retours de documents
© Médiathèques de Strasbourg
 

Quand l’inquiétude demeure : accompagner les équipes

Par ailleurs, il ne faudrait pas méconnaître l’inquiétude psychologique qui persiste pour tous les agents face à un virus qui demeure présent et dangereux, et pas seulement dans les espaces de la bibliothèque. Reprendre les transports en commun, circuler dans les espaces publics peut occasionner du stress qui est aussi partagé par les responsables qui doivent cependant rassurer leurs équipes.
La prise en compte des situations individuelles des agents est formalisée : les personnes à risque, les agents ayant de jeunes enfants poursuivent le télétravail ou sont en autorisation spéciale d’absence (ASA).

Les plans de reprise des activités ont été, dans le cas de réseaux importants, menés conjointement à des enquêtes flash. C’est le cas de la Bibliothèque Départementale Dordogne-Périgord qui a recueilli les réponses de 95 bibliothèques (sur un réseau de 200). Elles ont permis de prendre la mesure d’une réalité mouvante et parfois peu évaluée. Ainsi, parmi les difficultés révélées par l’enquête en Dordogne on relève :
  • la déception des usagers qui suite aux annonces gouvernementales, pensaient que la bibliothèque serait ouverte normalement (7 bibliothèques).
  • la difficulté des usagers à utiliser le portail de la bibliothèque
  • en termes budgétaires, les dépenses pour le respect des gestes barrière qui  se font au détriment des acquisitions.

Enfin, l’organisation des réouvertures est l’occasion renouvelée de formaliser au travers de ces mêmes plans de reprise d’activité les usages habituels des bibliothèques. De cette façon, cela peut être l’occasion de rappeler à l’attention des tutelles locales la très large diversité de ces usages en bibliothèque.Pour rester sur l’exemple de la Bibliothèque Départementale Dordogne Périgord, les problématiques que pose la réouverture des bâtiments sont énoncées en rappelant que les publics séjournent dans les lieux, que les bibliothèques accueillent des personnes de tous âges qui manipulent de nombreux documents et équipements, en particulier les ordinateurs. De tels rappels ne sont sans doute pas inutiles.
De la même façon, dans un contexte sanitaire aussi incertain, voire anxiogène, limiter la bibliothèque à un unique guichet de distribution de documents, tout en réduisant au maximum les interactions sociales, interroge certains sur le sens et l’impact une action minimaliste. Comme l’indique Emilie Mouquet, directrice de la bibliothèque de Clichy-sous-Bois, "se contenter d'un service aussi réduit peut être frustrant, voire décourageant pour [les collègues] qui bravent leurs propres inquiétudes face au virus.”
S’il est vrai que parler de drive dans les bibliothèques peut sembler les rapprocher de la restauration rapide, gageons que les nourritures intellectuelles fournies aideront aux réflexions du monde de l’après-Covid 19 : quel plus bel aboutissement des nombreux efforts consentis par les bibliothécaires ?

Note de l'auteur : le titre de cet article est un hommage à l'auteur brésilien Sérgio Sant'Anna, auteur du roman Un crime délicat, qui est décédé des suites de la Covid-19.

Merci pour votre intérêt. Nous reprenons ici le terme officiel de distanciation sociale afin que cela soit le plus clair pour tous. Bonne journée à vous également et à bientôt sur notre site.

Jean-Baptiste Vaisman : 2020/05/29 19:57

bonjour, Merci pour l'article dommage de parler de distanciation sociale. Bonne journée

Saïda : 2020/05/29 16:11
Captcha value: