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Test


Vincent Boujon a posé sa caméra dans un centre de dépistage du sida, il filme ce moment très particulier et donne la parole à des hommes et femmes en questionnement. Un film court et graphique pour aborder le sujet du VIH sous l'angle de la relation à l'autre, à soi, à la sexualité.

 
Vincent Boujon
Vincent Boujon par Romain Desgrand
Pourquoi avoir fait ce film ?
Le film est né d’une demande de structures travaillant sur le sujet du VIH et de collectivités locales qui voulaient une sorte d’outil de prévention. Sachant plutôt faire des films avec un regard d’auteur, je suis parti sur une proposition avant tout cinématographique et plastique. Pour traiter la question de l’anonymat des personnes filmées, j’ai élaboré un traitement graphique qui a créé l’esthétique de Test.
 
Comment avez-vous envisagé la façon de filmer la parole ?
Au-delà de cette question, la problématique était déjà de parler d’un sujet très intime qui abordait des questions de sexualité, des questions très personnelles, avec des hommes et des femmes que je voyais pour la première fois et avec qui je n’allais entretenir aucune relation par la suite. Habituellement, avant de tourner, je tisse des liens avec les personnes que je filme. Là, il fallait surtout réfléchir à la façon d’être, en quelque sorte, fulgurant pour recueillir cette parole, qu’il y ait d’emblée un rapport de confiance entre eux et moi. J’ai élaboré un pré-entretien pour être sur la même longueur d’ondes et qu’on puisse engager une discussion intime dans cet hôpital, lieu pas forcément idéal pour être à l’aise et se confier. Il y avait pas mal de contraintes que j’ai essayé de mettre de mon côté, pour arriver finalement à une parole qui devenait presque une nécessité. Les gens qui témoignaient avaient vraiment des choses à dire sur ce qui les travaillait à cet instant précis, à ce moment particulier qu’est le dépistage.
 
Comment s’est déroulé le tournage ?
Je suis resté presque trois mois pour ce petit film de 20 minutes. Trois à quatre fois par semaine, j’allais faire des demi-journées de présence dans l’hôpital quand le centre de dépistage était ouvert. J’ai dû faire mes preuves auprès des personnels et des médecins, car c’est surtout eux qui faisaient les intermédiaires pendant l’entretien préalable au dépistage. Si la parole recueillie leur semblait intéressante pour questionner les enjeux de la prévention et du dépistage, ils tentaient de convaincre leurs patients de me rencontrer. Après, c’était à moi de les rassurer sur le fait que leur parole était importante et précieuse et que je n’allais pas en faire n’importe quoi. Quelquefois, je passais une après-midi pour rien, je n’avais pas de matière utile, pas d’entretien réalisé. Mais, malgré tout, ma présence attestait d’une volonté, d’une motivation, d’un sérieux pour le service et c’était quelque chose de nécessaire pour le projet dans sa globalité.
 
Quels moments du tournage vous ont marqué ?
Ce qui m’a surtout marqué, c’est de constater que le film va bien au-delà du sujet du VIH. Il aborde des questions de société, d’intimité. Finalement, Test parle beaucoup de rapports de domination masculine. Plusieurs femmes ont témoigné de leurs difficultés, par exemple, à faire mettre un préservatif. Elles vivaient un rapport de domination où elles n’étaient pas libres d’imposer des choses dans leur sexualité, et du coup elles subissaient la relation les amenant ensuite à faire un dépistage. Ce dépistage était vécu comme s’il allait permettre de régler des choses, de repartir à zéro une fois le résultat rendu. J’ai été surpris, je pensais qu’on allait davantage aborder des questions liées aux éléments pratiques de prévention : comment on peut oublier de mettre un préservatif ? Qu’est-ce qui fait qu’on ne veut pas le mettre ? Au final on abordait plus des sujets liés à la relation.

Quels ont été vos critères pour la sélection des témoignages au montage ?
J’ai réfléchi à un équilibre de paroles. Il fallait construire des personnages. Le film était découpé en thématiques. Au montage, je faisais comme si j’avais interviewé une seule personne qui témoignait sur différents aspects. Cette séquence, je l’articulais en fonction des diverses paroles retenues. Le critère, c’était surtout la façon dont les personnes exprimaient les choses, avec une sincérité, avec une force, une qualité, qui arrivait jusqu’à nous spectateurs. Je retenais parmi les paroles celles qui me semblaient les plus pertinentes, les plus fortes. Je pense qu’il y a beaucoup de témoignages pour un film aussi court, mais l’anonymat le permettait. Si on avait vraiment eu affaire à des personnes présentes à l’écran, il aurait fallu que j’organise mieux les choses en focalisant plus sur les personnes que sur leurs paroles. C’était vraiment un travail axé sur la parole du fait de cet anonymat, un peu comme un montage radiophonique.
 
Pourquoi avoir choisi de faire lire des extraits de texte à plusieurs moments du film ?
Quand on vient se faire dépister, c’est un moment essentiel, un moment de vérité et de solitude. Une personne a suffisamment mûri la chose pour accepter de venir faire un test qui va s’avérer, on l’espère, négatif, mais qui peut également être positif. Je trouve que lorsqu’on est dans cette situation-là ou dans un rapport à la maladie, on retrouve une fragilité liée à l’enfance. C’est pourquoi je voulais commencer à la fois par un chuchotement et une voix d’enfant. Une parole chuchotée comme si on ne voulait pas déranger et une comptine pour se rassurer, quelque chose qu’on se dirait à soi-même pour apaiser une appréhension. Une fois le film terminé, cette épreuve - quel que soit le résultat - s’achève et c’est donc l’infirmière qui prend le relais et lit avec sa voix de femme le texte final. Je ne voulais pas écrire moi-même parce que je n’aurais pas trouvé les mots justes. Je voulais m’inspirer d’un auteur très éloigné du sujet et trouver un texte qui évoquait l’émoi qu’on peut ressentir à ce moment-là. Je suis allé vers des auteurs aventuriers, je voulais quelque chose qui soit irrigué par la tempête et la violence, qu’on subisse un élément en quelque sorte. Assez vite, j’ai pensé à Edgar Allan Poe.  J’ai extrait plusieurs passages d’une de ses nouvelles qui racontait cette tempête avec des gens qui ne savent pas ce qui va se passer, comme les personnes qui sont dans la salle d’attente : ils ont des appréhensions, des craintes, et sont emportés dans un mouvement.
 
Pourquoi avoir réalisé plusieurs films sur le VIH ?
Le tout premier, avant Test, était aussi une commande. Je l’ai co-réalisé avec un metteur en scène avec qui je travaille régulièrement. Nous avions interviewé des adolescents dans une piscine. Le film parlait vraiment de l’éveil amoureux, du moment où, adolescent, on commence à avoir un début de sexualité ou une représentation d’une future sexualité. Là aussi, on allait au-delà de la question de ce virus. À l’issue de ces deux films je me suis rendu compte que je parlais de la séropositivité sans jamais parler avec les personnes concernées. Il m’a semblé que pour clore ce volet de mes recherches, il fallait que j’aille jusqu’à un dernier film qui aborde la question de la séropositivité avec des séropositifs. Là encore, je pense être allé au-delà du sujet du VIH en leur proposant de partir dans une aventure au sein d’un aérodrome. Vivant ! parle plutôt, à mon sens, de l’urgence à vivre, de la question de la fragilité, de l’équilibre à trouver, de toutes ces questions qui peuvent concerner des gens qui n’ont jamais été touchés de près ou de loin par des questions liées à ce virus. Si je devais faire un autre film sur le VIH - ce n’est pas du tout en projet - ce serait sans doute un film qui parlerait de la question du VIH en Afrique, mais je pense qu’il y a des réalisateurs africains plus à même que moi de s’emparer de ce sujet.
 
Vous travaillez régulièrement avec Gilles Pastor, metteur en scène, pouvez-vous nous parler de cette collaboration ?
Je travaille avec Gilles Pastor et avec d’autres metteurs en scène. Nous collaborons assez régulièrement. Je suis à mi-temps dans le spectacle vivant et à mi-temps dans le cinéma, parce que je n’arrive pas à choisir. J’ai d’abord commencé par des études universitaires dans le théâtre et assez vite je me suis intéressé à l’image. J’ai donc essayé de concilier les deux en faisant des créations vidéo pour le spectacle vivant. C’est important de me nourrir d’un côté ou de l’autre pour avancer dans ces deux champs. Quand j’interviens pour le spectacle vivant, j’agis en réponse à la demande d’un artiste, d’un metteur en scène, d’un chorégraphe ou un chef d’orchestre qui souhaiterait avoir des images. J’y réponds en apportant mon univers, mais ce n’est pas moi qui suis à l’origine du projet. Cette contrainte me satisfait car elle m’entraîne à aller dans des endroits où je n’irais pas spontanément, parfois même dans des zones d’inconfort puisqu’il faut gérer des éléments techniques et scénographiques, réfléchir à la manière dont la vidéo va interagir avec le spectacle vivant. Je fais des parenthèses d’un côté ou de l’autre. Quand j’ai une grosse création en théâtre, j’interromps un peu mon travail d’écriture ou de réalisation et inversement. Lorsque j’ai créé Vivant !, j’ai quasiment été à temps plein pendant deux ans sans travailler pour le théâtre.
 
Dans vos différentes activités de créations, avez-vous une ligne conductrice ?
J’aime travailler sur le matériau intime parce que personnellement je me pose beaucoup de questions. J’essaie de voir comment d’autres s’en sortent, c’est un peu ce qui conduit mon travail. Et après, je dirais que je fais du documentaire parce que cet outil d’expression m’intéresse. Mais je le fais en ayant le désir de travailler cette matière, de la rendre en quelque sorte fictive, de raconter une histoire, d’avancer vers quelque chose d’esthétique qui nous éloigne de la réalité : partir de la matière réelle pour la transformer et en faire du cinéma, en faire quelque chose qui embarque le spectateur. Fictionner me permet de me rapprocher de la réalité que j'ai vue, car j'ai toujours l'impression que la matière brute que je regarde sur un banc de montage ne semble pas réelle.

Est-ce que la post-production sur Test, le décor recréé, vient de ce constat-là ?
Tout à fait, mon intention était de partir d'une parole en essayant de l'extraire de l'endroit où elle était produite, de cet hôpital. C'est comme si j'avais filmé avec un grand angle et que je voulais ensuite resserrer dans l'image. Avant le tournage, j'avais essayé plastiquement des choses pour traiter cette question de l'anonymat. Je ne voulais surtout pas recourir aux techniques du reportage, où on floute le visage de la personne. On floute les gens, on floute les prostituées, les prisonniers, les personnes qui ne veulent pas témoigner, alors que là ce n'était pas vraiment le propos. Il fallait juste préserver les personnes. Tout ce dispositif graphique allait dans ce sens et dans le sens aussi de s'extraire de cette réalité brute qui peut, quand on l'entend, être difficile ou choquer.

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Je travaille sur l'écriture d'un film qui se passera au Brésil, sur les questions qui agitent le pays aujourd'hui. Depuis l'écriture, il y a eu un événement un peu triste, qui est l'arrivée de Bolsonaro au pouvoir ce qui, malheureusement, va encore renforcer le propos et l’intérêt de ce projet. Quand  je dis malheureusement, c’est pour la population, car cela va encore exacerber les difficultés de ce pays et c’est de cela dont je voudrais parler.
 
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