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Les États généraux du film documentaire à Lussas 2018

Robes et pantalons légers, pieds offerts au soleil et au vent : un air d’été souffle sur le cinéma documentaire.  Depuis 1989, le village de Lussas en Ardèche s’anime une semaine en août autour de films d’auteurs. Pour la trentième édition, les États généraux du film documentaire présentent une programmation dense et toujours sans compétition : un souffle appréciable avant la rentrée.
Affiche des Etats généraux du cinéma à Lussas
Affiche - états généraux du film documentaire  © Jacques Moncomble

À l’origine de cette manifestation il y a trente ans, Jean-Marie Barbe et la « Bande à Lumière » (un collectif de créateurs très actif dans les années 80) ont l’idée d’inventer de nouveaux événements pour permettre au cinéma documentaire d’être mieux diffusé, c’est dans ce contexte que nait la première édition du festival. Aujourd’hui le pari est réussi, le cinéma documentaire s’est ancré et développé sur ce territoire ardéchois, loin de la capitale et en dehors des grosses agglomérations. La population du village a doublé et plusieurs structures se sont montées autour de différents axes : production, diffusion, enseignement. Lussas s’affirme désormais comme village documentaire et occupe une place prépondérante dans ce domaine.

Plus de 6000 personnes ont pu, cette année encore, profiter des projections dans cet environnement bucolique. Un lieu d’échanges et de découvertes où professionnels, étudiants et amateurs du genre se retrouvent avec plus de légèreté, sans doute, que dans les festivals compétitifs. D’année en année, les spectateurs sont plus nombreux à participer et cela se ressent. Les files d’attente serpentent devant les cinq lieux où se déroulent les séances, et plus la semaine avance, plus stratégies et rituels se mettent en place.

Ambiance

Les navettes qui circulent matin et soir ramènent le flot de ceux qui dorment dans les communes voisines. À l’entrée du village, un étal propose des fruits récoltés alentour, carburant sain que les festivaliers baladent de séance en séance. Devant les salles, les piles de Hors champ, journal quotidien, ne restent jamais bien longtemps et quand la source s’épuise, les exemplaires passent de mains en mains en attendant les projections. Dans les rangs, au fil des jours, les visages gorgés de soleil montrent quelques signes de fatigue. Et le soir, il y a encore la possibilité de voir des films en plein air. Alors, même s’il faut s'armer de patience, accepter avec philosophie l’attente sous la chaleur (là où les discussions se nouent), les petits couacs et les assises spartiates, le jeu en vaut la chandelle et « Lussas » reste un moment incontournable qu’on ne voudrait pas rater.

Demandez le programme !

Pour cette nouvelle édition, l’équipe d’Ardèche Images a choisi d’éclairer le cinéma créé en République Démocratique Allemande et de se tourner vers la production venue de Yougoslavie. Le séminaire s’est intéressé au devenir du cinéma direct. Les fragments d’une œuvre se sont concentrés sur  trois artistes : Sandra Davis, Vivian Ostrovsky et Martine Rousset. D’autres sélections sont venues jalonner le festival : Expériences du regard, la journée SACEM, la journée SCAM, la Nuit de la radio, les séances spéciales, Docmonde… au total plus de 150 films à voir, dont beaucoup issus de la production récente.
Des rendez-vous ont également ponctué la semaine comme les ateliers, les histoires de production et des rencontres professionnelles. L’une d’elles a permis aux membres du réseau de La cinémathèque du documentaire de se réunir au sein du nouveau bâtiment « L’Imaginaïre » et de discuter ensemble des modalités de fonctionnement, d’échanger sur le calendrier à venir et de pouvoir se rencontrer tout simplement.
 
Expériences du regard

Pour la deuxième année consécutive la sélection « Expériences du regard » a été confiée au tandem composé par le réalisateur Vincent Dieutre et la monteuse Dominique Auvray.  Ce duo, habitué à travailler ensemble, a choisi parmi les films récents des essais formels autour de « planètes », thèmes émergeants ressortis suite aux visionnages.  Vincent Dieutre a souhaité sortir du binaire « j’aime/j’aime pas » en s’attachant à montrer des films parfois imparfaits mais avec, pour chacun, des qualités indéniables.  Il a donné comme consignes aux  différents comités de sélection : « soyez curieux, laissez-vous étonner ! ». Après deux mois de travail intense, il raconte son plaisir d’assister à la vie du film en salle, surpris parfois des réactions ou  des rires qui se posent de façon inattendue. L’année prochaine le tandem ne sera pas le même, d’autres sensibilités donneront de nouvelles couleurs à cette programmation.
 
Sélection de films vus sur place 
          
Nul homme est une île de Dominique Marchais, 2017, 96’, VOSTF
Comment vivre mieux tout en respectant l’humain et la planète ? La solution se trouve peut-être à portée de main. Dominique Marchais filme des initiatives menées dans plusieurs coins d’Europe, où des hommes et des femmes choisissent de travailler autrement et de proposer une alternative à la mondialisation effrénée. Il est question ici de tenir compte du territoire,  de ses ressources et de ses habitants pour co-construire  un monde tenu par autre chose que le profit et la convoitise.

Amal de Mohamed Siam, 2017, 83’, VOSTF
Ce qui frappe d’abord c’est l’ardeur et l’énergie d’Amal. Filmée entre l’âge de 15 et 20 ans, la jeune femme, à la fois espiègle et tenace, grandit pendant la révolution égyptienne de 2011. Révoltée par la répression sanglante, elle fait face à son envie de changer les mentalités et à la frustration de ne pas y parvenir. Elle doit apprendre à vivre après la révolution avec les fantômes de ses amis et réussir à trouver sa place dans cette société à reconstruire. Amal se retrouve écartelée entre sa rage et son envie de vivre heureuse. 

Quelle folie de Diego Governatori, 2018, 86’, VOF
Aurélien est autiste Asperger. Filmé avec bienveillance, il expose son rapport aux autres et confronte l’œil de la caméra à ce tumulte intérieur qui l’empêche de s’épanouir dans une société formatée. Il est rare de capter aussi bien l’isolement de ces autistes et ce qu’ils peuvent percevoir au quotidien.  Dans la deuxième partie du film, Aurélien est entrainé dans les rues d’une grande fête populaire à Pampelune et  c’est là, au milieu de la foule, que se voit peut-être plus clairement encore le décalage permanent qu’il entretient avec le monde qui l’entoure.

Game girls de Alina Skrzeszewska, 2018, 90’, VOASTF
Skid Row est le quartier où les paumés de Los Angeles échouent, c’est dans cette prison à ciel ouvert que Teri et sa petite amie Tiahna tentent de survivre. Sans cesse tiraillées par la violence qui les entoure et par leurs propres problématiques, les deux femmes tentent de déployer leurs ailes atrophiées par des parcours de vie chaotiques.  Le film est éclairé par la présence de ces deux personnages  hauts en couleurs qui parviennent à créer une zone sensible où amour, haine et folie se croisent et se heurtent magistralement.

Enzo de Serena Porcher-Cali, 2017, 7’, VOFSTA
Une forme courte et un procédé original viennent dessiner les contours d’une vie. Enzo était une fille avant et reste une fille aux yeux de l’administration. Le défilement de photos prises dans son environnement quotidien accompagne son récit. Et même si tout n’est pas dit, ce film donne l’impression de saisir l’essentiel. Un court portrait qui en dit long sur le chemin tourmenté que doivent suivre les transgenres.

Artavazd Pelechian, le cinéaste est un cosmonaute de Vincent Sorrel, 2018, 59’, VOSTF
Vincent Sorrel parvient à tendre un fil poétique autour du travail d’Artavazd Pelechian. Il nous plonge avec délicatesse dans le geste cinématographique de ce réalisateur. Ce qui pourrait être plombant se fait ici léger et respectueux. Une belle façon de rendre hommage au cinéaste arménien qui construit ses films autour du montage et du rythme.

Liliane A. de Lou-Théa Papaloïzos, 2018               , 23’, VOFSTA
Liliane A. est une femme-Diogène qui garde tout et ne jette rien. Sa maison croule sous les objets accumulés au cours des ans et prend corps peu à peu dans notre imaginaire de spectateur.  Pourtant ni Liliane A. ni sa maison n’apparaissent à l’image. Seules ses deux filles, la mère et la tante de la réalisatrice, sont filmées tour à tour. Elles racontent avec humour et tendresse ce qu’elles ont vécu et ressenti auprès de cette mère si particulière. Sourire et émotion alternent dans ce joli portrait en creux, dressé avec pudeur.

Sunnyside de Frederik Carbon, 2017, 72’, VOASTF
Ces personnages pourraient surgir de l’univers de Bukowski tant ils font penser à ces figures iconiques de l’Amérique underground des années 60/70. Henry « Sandy » Jacobs et Daniel Liebermann sont voisins et vivent perchés dans la montagne au nord de la Californie. L’un était bidouilleur de son et créateur d’émissions radiophoniques, l’autre était architecte. Le réalisateur  filme à présent les corps essoufflés, à bout de course de ces iconoclastes qui n’ont rien perdu de leur verve et qui vivent au milieu des souvenirs de vies menées tambour-battant. 

Tan de Elika Hedayat, 2017, 71’, VOSTF
En Iran, les corps d’anciens soldats façonnés par la guerre et les corps sculptés de  jeunes bodybuilders viennent composer le récit de la réalisatrice, elle-même artiste plasticienne. Dans ses dessins elle interroge les corps difformes et cherche ce qui fait sens entre les corps mutilés de ceux qui ont fait la guerre et ceux, lustrés, de jeunes d’aujourd’hui. Les hommes qui sont filmés racontent leurs blessures et leurs rêves dans un pays désormais en paix marqué par la guerre.
 
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