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Où en êtes-vous Étienne Chaillou et Mathias Théry ?

Étienne Chaillou nous a accordé un entretien sur le travail en duo qu'il mène avec Mathias Théry. À l'heure où sort leur dernier long métrage La Cravate, nous sommes revenus ensemble sur deux de leurs films disponibles sur Les yeux doc. 
Etienne Chaillou et Mathias Théry
Étienne Chaillou © Étienne Chaillou et Mathias Théry © Hervé Boutet
Qu’est-ce qui vous a incité à faire le film Cherche toujours ?
C’était une suggestion de l’association “Sauvons la recherche”. Mathias venait de réaliser un court métrage dans le cadre de son diplôme qui portait sur son frère, chercheur en biologie cellulaire. L'association qui s’est constituée suite à des manifestations de chercheurs en 2003, l’a contacté pour lui proposer de faire un film sur la réalité du travail des chercheurs. Nous collaborions déjà Mathias et moi sur un autre projet, et nous avons commencé à plancher dessus ensemble. 

Le chant des dunes appelle déjà à la poésie, auriez-vous réussi à la faire émerger si ces chercheurs avaient travaillé sur autre chose ?
Je ne sais pas. Mais ça n’a pas été le critère pour suivre l’équipe de Stéphane Douady. Nous avons fait une sorte de casting en allant rencontrer plusieurs chefs de labo, et, comme pour toutes les professions, nous nous sommes aperçus qu’il y avait plusieurs profils. C’est à la fois la personnalité de Stéphane Douady qui nous a séduits, mais aussi ses sujets de recherche. Nous qui travaillons dans le cinéma cherchions des sujets qui puissent être restitués via un micro ou une caméra. Stéphane aime la science du 19e siècle, celle où on ne demande pas des résultats immédiats, et qui, d’après moi, est encore très liée aux pratiques artistiques. C’est une science palpable. Il nous a dit :  « je fais des petites expériences de coin de table, des choses que l’on peut raconter à tout le monde à partir de photos ou à partir d’enregistrements ». C’était exactement ce dont nous avions besoin pour le film. 

Mettre de la fantaisie dans quelque chose qui en semble dénué, est-ce une obsession pour vous ?
Non. Pour nous au départ, c’est le sujet qui induit une forme, pas l’inverse. Ensuite ça s’entremêle. Cherche toujours est un film que nous avons réalisé juste après nos études en école d’art. Je vois beaucoup de points communs entre la recherche et l’envie de création artistique, puisque les deux secteurs essaient de faire émerger des choses qui n’existent pas encore. Cherche toujours est autant un film sur la création qu’un film sur la recherche, et cela explique que l’imaginaire prenne une place si importante dans le film. Quand on évoque le milieu scientifique, beaucoup de gens ont des à priori de rigueur, ils ne perçoivent qu’un univers un peu froid et sérieux. En tant que plasticiens qui aimons le contraste, nous sommes allés chercher l’aspect ludique et joyeux qui est aussi très présent chez les chercheurs passionnés. Ce contraste  « sérieux-ludique » est aussi un point de départ de La Sociologue et l’Ourson que nous avons réalisé ensuite. La mère de Mathias est sociologue. Dans sa vie publique, elle fait des conférences scientifiques et écrit des articles d’expert sur ses sujets de travail. Nous avions un accès privilégié à la sphère privée où elle n’est évidemment pas la même, donc nous avons profité de ça, et puis considérant notre sujet (la sociologie de famille, mélange de science et de tendresse), nous avons associé son savoir à ce qui relève (à priori) du jeu et de l’enfance : la marionnette et les peluches.

Dans La Sociologue et l’Ourson vous faites effectivement appel aux marionnettes, comment est née l’idée de ce dispositif ? 
La première idée de ce film était d’enregistrer les conversations téléphoniques de Mathias avec sa mère, sans bien savoir ce que nous allions en faire. Nous avons eu trois mois d’échanges dont le ton nous plaisait beaucoup quand on le comparait aux interviews plus classiques que nous avions faites en parallèle. Donc nous avons commencé à réfléchir à la façon dont on pouvait accompagner ces prises de son. Je me suis souvenu d’un spectacle vu au festival de marionnettes de Charleville-Mézières. C’était une pièce de la compagnie québécoise du Sous-Marin Jaune intitulée Les Essais d’après Montaigne, récit de la vie et de la pensée de Montaigne. Il y avait des vidéos réalisées avec des bouts de scotch projetées sur un écran pendant que les comédiens faisaient les voix. La pièce restituait très bien toute la profondeur de la pensée de Montaigne, alors que la forme était très libre et très ludique. Nous avons donc essayé de faire synchroniser les enregistrements téléphoniques et des marionnettes en chaussettes. Après pas mal d’essais pour parfaire la technique et les personnages, le résultat nous a plu.

Qu’est- ce que cela procure au film ?
Je pense que ce dispositif permet d'entrer plus vite dans le sujet. Nous  avons ainsi pu mettre en scène très facilement les propos d’Irène, elle disait une chose qui devenait perceptible quasi instantanément, mais sans faire coller ses propos à des personnes réelles. Je pense que si nous avions illustré ses propos avec des humains, ç’aurait été assez maladroit , on aurait eu le sentiment qu’une sociologue peut décoder le réel et imposer sa vision, comme si les gens étaient des petits rats obéissants à des règles éthologiques très précises. 
Et puis la marionnette permet de clarifier les explications sans entrer dans une complexité qui déstabilise. Notre film était au beau milieu d’un débat tendu, nous avons senti le besoin d’expliquer.

Vous n’avez pas peur que cela fasse plus parler de la forme que du fond ?
Non, nous ne dissocions pas forme et fond. Nous commençons à sentir un film quand la forme et le fond deviennent indissociables. Retirez l’un ou l’autre, il n’y a plus de film. 

Dans la série J’ai rêvé du président ou dans votre dernier film La Cravate présenté à Lussas, vous utilisez des processus créatifs particuliers. Est-ce devenu une sorte de marque de fabrique ?
Non, comme je vous disais tout à l’heure, nous n’avons pas d’obsession de la fantaisie. Nous ne cherchons absolument pas à trouver un dispositif astucieux pour faire un film, la forme s’impose à nous progressivement alors que nous cherchons à répondre à la question que soulève un film.
Dans le cas des marionnettes, avec le recul, on comprend que ça nous permettait de « filtrer » l’actualité, de la regarder différemment, avec une distance salutaire vu qu’on était pris dans l’actualité lorsque nous avons filmé. Et puis, ça vient aussi du travail à deux. Travailler à deux oblige en permanence à argumenter ses choix, donc à faire des films un peu moins instinctifs, un peu plus maîtrisés.

Est-ce que vous avez chacun des tâches dédiées dans le processus de création du film ?
Je dirais que nous savons tous les deux faire ce que l’autre sait faire, mais qu’on a nos points forts. Pour avancer, on se renvoie la balle en permanence. nous avons des personnalités assez différentes avec un imaginaire assez proche, ce qui permet d’être très complémentaires. Nous avons fait les même études, qui nous ont marqués, forcément. Nos projets s’appuient toujours sur une observation documentaire. On aime fonctionner en petite équipe avec une caméra et un micro. C’est Mathias qui filme le plus souvent, mais nous décidons ensemble du choix des cadres et du point de vue à adopter. Au moment du montage, on progresse par ricochets, c’est-à-dire que l’un commence une première esquisse et l’autre se l’approprie. Je suis peut-être un peu plus perfectionniste que Mathias, c’est peut-être l’étape où j’interviens un peu plus, mais c’est difficile de généraliser, parce que chaque projet est envisagé de façon différente.

Quels sont les avantages et inconvénients dans ce travail en duo ?
L’avantage, c’est que ça va vite. On peut ébaucher un projet en quelques jours, parce que le ping-pong des idées est un processus efficace. Là où ça bloque, c’est lorsque nous ne sommes pas tout à fait d’accord sur un sujet et que nous faisons trop confiance à notre instinct. Si nous ne sentons pas tous les deux les choses, je pense que le film ne peut pas se faire. C’est aussi ce qu’on raconte dans Cherche toujours. Il y a une énorme part d’instinct dans le travail et parfois ça fusionne, parfois non. À deux, il est beaucoup plus difficile de faire des films qui disent “Je”. Nous avons été confrontés à ce dilemme dans La Sociologue et l’Ourson puisque Mathias seul est le fils d’Irène. Il a donc fallu inventer ce personnage de l’ourson, qui n’était pas tout à fait Mathias puisque nous réfléchissions à deux aux questions qu’il posait. Dans La Cravate pareillement. Nous discutions ensemble du contenu du texte, mais c’est principalement moi qui rédigeait la version finale, parce que Mathias a senti que pour ce projet c’était difficile d’être deux à tenir la plume. Les limites, je les vois là : à deux, il y a tout un territoire mental beaucoup plus ardu à explorer.

Vous n’hésitez pas à franchir les frontières habituelles du documentaire, faites-vous un distingo entre le documentaire et la fiction ?
Nous avons le sentiment de réaliser des documentaires. C’est le réel qui est notre matière première, et si nous utilisons parfois des procédés pour le faire ressentir d’une autre manière que le simple enregistrement par une caméra, nous pensons respecter un pacte avec le spectateur : l’essentiel de ce qu’il découvre a été capté sans être dirigé, ni contrôlé. Quand nous y introduisons un dispositif artificiel, nous lui présentons assez d’éléments pour le décoder. Dans La Sociologue et l’Ourson par exemple, nous plaquons des marionnettes sur des enregistrements téléphoniques et des séquences médiatiques. Et cette petite opération est présentée dès le premier plan du film où le son d’une video de François Hollande se synchronise progressivement avec un jouet en plastique qui bouge la bouche. Pour La Cravate, idem : on montre dès le début le moment où nous donnons à Bastien le livre contenant le texte de la voix off du film. Donc si nous donnons l’impression de franchir une frontière en écrivant une voix off ou en faisant coïncider une conversation téléphonique (documentaire) aux mouvements d’un ours en peluche (mis en scène), ce qui subsiste de l’opération, oui, je crois bien que c’est du cinéma documentaire. 
Mais nous savons bien qu’aujourd’hui cette frontière est en réalité très poreuse. Des fictions cherchent à capter des scènes documentaires et à filmer des scènes dans les conditions du réel pour profiter de sa magie et son imprévisibilité en y plaçant des comédiens (je pense par exemple à La Bataille de Solférino, ou d’Un Château l’autre). Le documentaire aussi va chercher les outils et les charges d’émotion dont raffole la fiction (je pense à Valse avec Bachir ou aux films d’Avi Mograbi). Certains films naviguent en eaux troubles (Je pense à Makala ou Braguino présentés comme des documentaires, mais qui selon moi tordent un peu la vocation du genre, et je les perçois plutôt comme des fictions).
Donc oui, je reste persuadé que le distingo fiction-documentaire est important, mais assez complexe à saisir. Et que l’éducation à l’image est essentielle pour y voir clair, et cruciale à une époque où l’image envahit tout.

























 
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