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La Véritable histoire d'Artaud le Mômo

Artaud, figure singulière de la littérature française, a souvent été discrédité par la critique. Jérôme Prieur et Gérard Mordillat réalisent là un portrait choral qui donne à voir ce poète sous un nouveau jour. 
Gérard Mordillat par François Catonné
Gérard Mordillat par François Catonné
Quelle a été l'origine du film et quels liens entretient-il avec le film de fiction En compagnie d'Antonin Artaud et le documentaire sur Jacques Prevel (écrivain devenu l'intime d'Artaud à la fin de sa vie), tous trois produits la même année, en 1993 ?
Au départ, je voulais faire un film de fiction d'après le journal de Jacques Prevel édité sous le titre En compagnie d’Antonin Artaud. Avec Jérôme Prieur, nous avons rencontré Rolande Prevel, la veuve de Jacques Prevel, qui avait les droits du livre. Ce fût un moment absolument bouleversant dans la mesure où elle possédait encore le jeu de tarot d’Antonin Artaud et  des dessins qu’il lui avait offerts. Nous le sentions encore très présent. En sortant de chez elle, nous avons réalisé qu’au fond nous connaissions beaucoup d’amis d’Antonin Artaud qui étaient avec lui au moment de son retour de Rodez ; des jeunes gens et des jeunes filles à l’époque, que ce soit Henri Thomas, Henri Pichette ou bien sûr Paule Thévenin. Nous nous sommes dit qu’il y avait urgence à faire un film avec ces personnes encore capables de témoigner sur Antonin Artaud.

Comment avez-vous travaillé avec Jérôme Prieur sur le scénario du film de fiction  ?
Je lui ai proposé de travailler avec moi parce que Jérôme connaissait très bien la littérature de cette période d’après-guerre. Je savais qu’il était un lecteur d’Artaud, qu’il connaissait aussi le journal de Prevel. Nous sommes partis de cet écrit avec l’idée de faire un film extrêmement radical dans la forme. Nous ne voulions pas sortir du journal. Nous ne voulions pas faire une invention fictionnelle. Il fallait s’en tenir de façon très stricte aux faits écrits et aux paroles prononcées qui étaient retranscrites dans le journal parce que cela nous paraissait d’une fiabilité absolue. Le film documentaire a été une sorte de divine surprise… Nous ne pouvions pas ne pas le tourner. Et nous l'avons tourné ensemble avant que je réalise la fiction !

La voix enregistrée d'Artaud, les témoignages, la gestuelle reproduite par plusieurs des personnes filmées, donnent l'impression qu'Artaud habite véritablement le documentaire…
Nous n’avons pas vraiment été surpris par les prestations des amis, des amours, des compagnons d'Antonin Artaud dans la mesure où nous en connaissions plusieurs. Nous savions que pour eux il y avait un avant et un après leur rencontre avec Antonin Artaud. Pour tous, ça avait été un moment déterminant de leur vie. Sur le tournage, nous ne voulions surtout pas être les censeurs de leur mémoire. C'est-à-dire que nous n'avons jamais corrigé si quelqu’un faisait une erreur sur les dates, sur un événement, sur la présence de telle ou telle personne lors d'une rencontre... Ce qui était important c'est que le sens soit produit par l'ensemble des témoignages. Il y a, de ce point de vue, un modèle extrêmement classique qui s'appelle les Évangiles, un ensemble de témoignages que l'on réunit dans un seul et même récit. De la même façon, en médecine, on peut poser un diagnostic en interrogeant l’entourage d'un malade pour essayer de déterminer la maladie. Là, nous voulions interroger le cercle du poète disparu. Chacun devait venir avec ses souvenirs, ses histoires, peut-être ses imaginations. Il ne nous revenait pas de rétablir une chronologie historique voire la réalité des faits. C'était très émouvant par exemple de voir Henri Pichette lire un de ses textes et essayer de retrouver la voix et les gestes d'Artaud comme si Artaud lui-même l'inspirait. C'était très beau.
 
Il est difficile d'accéder à l'intimité d'une personne, avez-vous la sensation d'avoir véritablement capté Artaud à travers ces témoignages ?
Je pense que c’est une sensation très forte sur trois ou quatre points. Premièrement, ce film démentait la légende noire d'Artaud sur la folie et la drogue. Cet homme a souffert d'un cancer qui s’est généralisé et on peut comprendre qu’il ait réclamé des stupéfiants pour calmer les douleurs extraordinaires qui le travaillaient et dont il est mort. Ensuite, il y a l'idée qu'Artaud était un écrivain. Il faut arrêter de penser autre chose. Artaud était un écrivain magnifique et un grand poète. Cette idée d'écrire sans cesse, d'écrire toujours, est, je crois, très apparente dans le documentaire. Et puis Artaud n'était pas du tout un homme enfermé sur lui-même, sur ses problèmes, sur ses douleurs. Au contraire il était très attentif aux autres. Marthe Robert disait qu'il s'inquiétait toujours de savoir si les gens avaient mangé, s'ils avaient de quoi vivre. Et puis, il avait un grand sens de l'humour. On l’oublie souvent, sans doute à cause de cette légende noire, mais Artaud pouvait être très drôle. Il avait de la répartie, il avait été acteur et savait se mettre en scène dans la vie quotidienne. Cela donnait de la chair, de la vie au personnage. Artaud était un être vivant qui a affronté des épreuves terrifiantes. Comme dit  Henri Thomas ce n'est pas exagéré de dire qu'il a vécu un véritable martyr. Je crois que cette énergie extraordinaire, poussée par l'écriture, est la plus belle chose qui ressort du documentaire.
 
Le journal de Jacques Prevel donnait un cadre très précis, à la fois chronologique et factuel a votre travail ?
À partir de ce texte, nous pouvions travailler de façon très ferme sur cette période-là, dans la mesure où beaucoup des témoins de cette époque étaient encore vivants…

Et pour la fiction ?
La fiction couvrait exactement le même champ que le documentaire, la même période. Et puis j’avais en tête des exemples cinématographiques importants : le film de John Ford sur la jeunesse de Lincoln et le film de Roberto Rossellini La Prise du pouvoir par Louis XIV. Ces deux cinéastes avaient eu l’intelligence, l’intuition, le talent de montrer deux personnages historiques avant qu’ils le deviennent. En m’intéressant aux dix-huit derniers mois de la vie d’Antonin Artaud, d’une certain manière je m’intéressais à l’après. Quand Artaud n’était plus acteur, quand il n’était plus à Paris, quand il n’était plus cette figure de Montparnasse. C’était ce rapport au temps qui m’intéressait et tout ce que Prevel avait noté dans son journal - tous nous l’ont témoigné, même Paule Thévenin qui pourtant le détestait – était absolument fiable. Le témoignage de Prevel est parfaitement rigoureux et c’est d’ailleurs un monument littéraire qui traverse le temps sans dommage. Prevel avait une sorte de capacité à noter les choses et, surtout, à ne pas transformer ce qu’il écrivait en une sorte de portrait en creux de lui-même exalté par la présence d’Antonin Artaud ; c’est un très grand mérite qu’il faut lui reconnaître.

La Véritable histoire d’Artaud le Mômo a aujourd’hui 25 ans, est-ce que vous avez le sentiment que ce film n’a pas la même signification aujourd’hui pour sa réédition qu’à sa sortie en 1993, du fait notamment de la disparition de la plupart des intervenants depuis le tournage, ce qui en fait un document d’autant plus précieux ?
Beaucoup de témoins de premier plan de la vie d’Antonin Artaud, comme Paule Thévenin, Marthe Robert, Henri Thomas,  n’avaient jamais réellement partagé leurs souvenirs sur Artaud. Et la plupart - Paule Thévenin mise à part - n’étaient pas de grands lecteurs de l’œuvre d’Artaud. Il n’était pas nécessaire d’aimer son œuvre pour aimer l’homme. Mais, bien sûr, ils l’admiraient. Comme le disait Marthe Robert « il en imposait ». Paule Thévenin, Marthe Robert, Henri Thomas et les autres ont accepté de témoigner dans notre documentaire par amitié mais aussi, et ça c’était plus secret, parce qu’ils avaient sans doute en tête quelque chose de l’ordre de l’héritage. Il fallait transmettre ce qu’ils savaient puisque les uns et les autres se savaient condamnés. Henri Thomas était déjà hospitalisé, Marthe Robert et Paule Thévenin étaient atteintes d’une maladie qui les emportera l’une et l’autre, pareil pour Henri Pichette. Il y avait un côté testamentaire et cette dimension est aujourd’hui primordiale.

Pourquoi ce titre, pourquoi le mot « Véritable » ?
Le mot Véritable parce que nous voulions pointer le fait qu’Artaud disparaît souvent derrière les spéculations des commentateurs : entre ceux qui voient en lui un fou halluciné et ceux qui le prennent pour un drogué délirant. Nous voulions parler de l’homme tel qu’il était, de son œuvre, de ses écrits, et ne pas sortir de cela, ne pas rentrer dans le côté légendaire. La véritable histoire c’était celle-là, celle dite par ses amis, ses compagnons, ses amours, ses témoins et non celle imaginée.

Aujourd’hui, quel regard portez-vous sur ce film ?
Ce film a été d’une certaine manière la prémonition des travaux que nous ferions ensuite avec Jérôme Prieur sur la littérature chrétienne et musulmane. Ce qui nous intéressait, et c’était déjà le sens de travaux précédents que j’avais fait notamment sur le discours patronal avec Nicolas Philibert dans La Voix de son maître, c’était de penser le cinéma en tant qu’outil critique de la littérature. Je crois que dans ce diptyque (La Véritable histoire d’Artaud le Mômo et En compagnie d’Artaud) il y a quelque chose d’Artaud qui existe et qui existe de façon très puissante.
 
Vous êtes auteur, réalisateur, chroniqueur à la radio, vous saisissez les différentes formes du langage pour aborder de nombreux sujets : qu’est-ce qui motive chez vous ce besoin ou cette envie de dire ?
Je crois que ma relation profonde est une relation à la littérature qui s’exprime de différentes manières. D’abord en donnant la parole à ceux qui ne l’ont pas, paradoxalement à des chefs d’entreprise filmés dans les années 1970 qui sont aujourd’hui au premier plan,  mais, qui ne l’étaient pas à l’époque. Nous avons travaillé dans le même esprit avec les exégètes du Nouveau Testament ou du Coran, dans le but de faire entendre des voix qui ne sont pas entendues et qui viennent du plus profond. Dans mes livres j’ai beaucoup parlé du monde du travail, j’ai parlé des enfants fous, des déserteurs de la guerre d’Algérie, j’ai parlé d’un tas de choses mais ce qui importe le plus, c’est cette relation à la littérature que j’explore à la fois sur le plan littéraire et sur le plan cinématographique. En paraphrasant Mallarmé je pourrais dire à propos du cinéma et de la littérature le cinéma et la littérature s’allument pour moi de feux réciproques. Ces deux domaines-là sont au fond deux formes d’écriture.
 
Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Je viens de terminer, avec Bertrand Rothé, le tournage d’une série documentaire pour Arte. Nous allons interroger les concepts fondamentaux de l’économie c’est-à-dire le travail, le salaire, le marché, l’état, la croissance et le profit. Des chercheurs venus du monde entier réfléchissent à voix haute devant la caméra sur ces concepts qui paraissent des lieux communs, mais dont personne finalement n’est capable de dire ce qu’ils recouvrent.
 
 
 
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