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Edmond, un portrait de Baudoin

Lætitia Carton pose sa caméra en pays sensible et pratique un cinéma avant tout guidé par l’humain, où se dessine la rencontre et tout ce qu'elle engendre.

Lætitia Carton
Lætitia Carton © Lazare Carton Drouet
Comment est né ce projet ?
J’ai rencontré Edmond en 2004. Nous avons tout de suite beaucoup aimé nos univers respectifs. Nous avions très envie de faire quelque chose ensemble avec plutôt en tête l’idée que je vienne dans son univers à lui, dans la bande-dessinée. Et puis, j’ai relu son livre Le Portrait et là, j’ai eu une espèce d’éclair, une évidence. Dans ce bouquin il fait le portrait d’une jeune fille jusqu’au moment où les rôles s’inversent, la jeune fille prend le pinceau et lui dit « maintenant c’est moi qui te dessine ». J’ai pensé que c’était exactement ce qu’il fallait faire : réaliser son portrait en cinéma. C’est donc lui qui allait venir dans mon monde plutôt que moi dans le sien.

Dès les premières images du film, Baudoin dessine votre portrait pendant que vous le filmez, ce qui laisse envisager un film conçu à quatre mains, avez-vous travaillé ensemble à la conception de ce film ?
Nous avons écrit ensemble. Nous avons vraiment pensé et imaginé ce film tous les deux. J’ai d’abord demandé à Edmond « quels sont les endroits où tu aimerais aller, où tu aimerais m’emmener ». C’est lui qui a proposé pratiquement tous les lieux de tournage. Il y avait des choses auxquelles j’étais particulièrement attachée comme tous les moments de transmission, tandis que lui n’était pas forcément dans cette proposition là au début. Ce qui m’intéressait le plus, c’est de le voir avec des enfants, des ados, quand il cherche à transmettre ce qui l’habite, ce qui le meut, ce qui lui donne envie de vivre. Edmond est constamment dans cette énergie-là, c’est vraiment ça que j’avais envie d’aller chercher, en plus des lieux qui le touchaient. Donc oui nous avons vraiment écrit le film à quatre mains. Après, pour la réalisation j’ai pris la barre (sourire).

Le mouvement semble essentiel dans la vie de Baudoin, le film commence d'ailleurs par le mouvement du pinceau et se termine par celui de corps qui dansent, est-ce que c’est quelque chose que vous aviez envie de transmettre aux spectateurs, l’importance du mouvement ?
C’est ce qui est intrinsèque à Edmond. Il est le mouvement. Il est tout le temps debout et ne dessine jamais assis. Son dessin est un dessin extrêmement vivant. Et puis il n’est jamais chez lui plus de deux jours, toujours par monts et par vaux. On ne s’est même pas posé la question, c’était là dès le départ, de toutes façons c’est ce qu’il est lui. Et comme moi je suis un peu comme ça aussi…

Quand Baudoin parle de rencontre, il parle de voyages, quel voyage a été ce film pour vous ?
J’ai adoré parce que j’étais complètement autonome. J’étais toute seule et j’aime beaucoup ces tournages-là. Ce n’est pas possible avec tous les films. Dans les deux derniers J'avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd et  Le Grand Bal, il était impossible de réaliser seule, techniquement et aussi parce que c’étaient des dispositifs totalement différents, qui n’appellent pas à cette présence, à ce dialogue. Ce qui était hyper agréable avec Edmond, c’est que nous partions juste tous les deux. J’avais seulement ma caméra et mon son et je le suivais partout, une espèce d’autonomie, de liberté totale. Les conditions techniques n’étaient pas idéales, il y a eu un énorme travail après pour rattraper le son, mais en même temps c’est ce qui donne une proximité. Je voulais cette intimité avec Edmond au tournage et j’aimerais beaucoup refaire un film de cette façon-là.

Est-ce que vous avez été surprise par Baudoin au moment du tournage, ou en regardant les rushes ?
Non, je le connaissais déjà par cœur. Edmond est quelqu’un qui se répète beaucoup. Si tu suis un peu tous ses livres, tu vois bien qu’il raconte toujours la même histoire, peut-être sous des aspects, des formes, des récits ou des styles différents. Je ne peux pas dire que j’ai été surprise, au contraire j’étais contente de réussir à capter celui que je connaissais très bien.

Plusieurs de vos films créent des ponts entre des univers qui peuvent parfois peiner à se rencontrer : dans J'avancerai vers toi avec les yeux d’un sourd les entendants découvrent le monde des sourds ; dans La Visite, l’idée était de faire se rencontrer des grands lieux culturels et des personne en situation de handicap, est-ce que la rencontre est une ligne motrice pour vous ?
Je ne crois pas trop au hasard. Je me rends compte, en prenant un peu de recul, que ce qui traverse tous mes films c’est quand même toujours cette histoire de transmission et de passage d’un monde à l’autre. Ce sont les choses qui me passionnent, me touchent, me bouleversent que j’ai envie de partager au cinéma. Bien sûr qu’il y a la rencontre parce qu’il y a l’autre, c’est toujours cette espèce d’inconnu, mais en même temps l’autre est toujours le miroir de soi-même.

Pourriez-vous nous dire quelques mots sur Le Grand Bal qui sortira dans les salles le 31 octobre ? 
C'est un film qui me touche particulièrement parce que j'ai l'impression qu'il est la synthèse de plusieurs films. C'est vraiment un film sur le commun, notre grand corps collectif, sur une sorte de peinture d'une humanité sur un temps donné, un lieu et un espace un peu suspendu où les relations sont plus douces. Je pourrais parler de bienveillance, si le mot n'avait pas été kidnappé par le management, de bienveillance en opposition à malveillance, cette tentative d'une humanité 2.0 où nous serions plus doux les uns envers les autres, où nous pourrions enfin passer au-dessus de nos ego, de nos valises et nos boulets personnels pour arriver enfin à rencontrer l'autre. La danse permet cela.
 
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