Black Box Diaries
de Shiori Itō

Sortie en salles le mercredi 12 mars 2025

La journaliste, réalisatrice, productrice, Shiori Itō, brave les archaïsmes de la société japonaise et les failles des systèmes médico-légal et judiciaire nippons, après avoir été victime en 2015 d’une agression sexuelle par un journaliste de télévision, Noriyuki Yamaguchi, alors très influent dans le monde des médias.

Photo du documentaire Black Box Diaries
Black Box Diaries © Star Sands, Cineric Creative, Hanashi Films

Entre enquête et journal filmé

Black Box Diaries est un documentaire à la forme hybride. Il suit les épreuves que Shiori Itō a traversées entre 2015 et 2023 pour obtenir justice avec pour seules armes ses compétences et son éthique de journaliste.
À ce travail d’enquête s’agrègent des extraits de ses carnets de bord, des enregistrements sonores et des vidéos pris tout au long de ses investigations. Coïncidant avec la libération de la parole collective et mondiale #MeToo, ces 8 ans d’enquête font de Shiori Itō une pionnière, une éclaireuse de ce mouvement au Japon.

De Black Box à Black Box Diaries

Tout en rassemblant des matériaux filmiques et sonores, Shiori Itō a écrit un livre, Black Box, publié au Japon en 2017 et traduit en France sous le titre La Boîte noire (Éditions Picquier, 2019).
Cet ouvrage relate l’enquête rigoureuse que Shiori Itō (née en 1989) a menée après son agression sexuelle par Noriyuki Yamaguchi (né en 1966 ; patron, à l’époque des faits, du bureau de la Tokyo Broadcasting System à Washington) jusqu’à sa décision de médiatiser l’affaire en faisant une conférence de presse au Club national de la presse japonaise à Tokyo.
Cet acte d’exposition médiatique, Shiori Itō l’a fait pour briser les tabous et révéler les failles d’une société où un·e plaignant·e, qui se montre à visage découvert, risque le suicide social. Elle s’est présentée avec courage à ses collègues, aux flashes des photographes, aux critiques, aux injures et aux menaces de la rue (réelle et virtuelle). Elle a écrit, parlé et filmé pour témoigner publiquement de son histoire et des obstacles (obstructions, procédures judiciaires, moments d’anéantissement physique et mental) rencontrés pour porter plainte au pénal puis au civil.

Par son travail, son engagement et son endurance, elle a œuvré à ce que la loi japonaise sur le viol et le « quasi-viol » de 1907 (pendant l’ère Meiji) soit révisée, pour partie en 2017, et surtout, le 19 juin 2023, date du vote à l’unanimité de la réforme historique du code pénal qui redéfinit le viol (passage de « rapports sexuels forcés » à « rapports sexuels non consentis ».
Avant cette réforme du code pénal, un viol était reconnu s’il était assorti d’un recours à « la violence et à l’intimidation ». Cette avancée est notable dans cet archipel où règnent un très fort patriarcat, une culture du secret, de la discrétion, de la politesse, de la retenue extrême, de l’auto-censure exacerbée, de la soumission, hérités des temps ancestraux. L’ancien code pénal constituait une barrière quasi infranchissable pour les victimes d’agressions sexuelles dont le parcours médico-légal pour porter plainte était entravé par les exigences de preuves assignées à l’agressé·e, le manque de structures d’accueil d’aide aux victimes, l’absence de soutien, l’attitude décourageante, démotivante, la mauvaise volonté de la police.
Dans une interview accordée en Suisse pendant le Zürich Film festival (en octobre 2024), Shiori Itō évoque son humiliation à devoir décrire son agression au moyen d’une poupée gonflable. Son combat judiciaire a été d’autant plus âpre à mener qu’elle a accusé un proche du Premier ministre Shinzō Abe. L’arrestation de Noriyuki Yamaguchi, prévue le 8 juin 2015 à l’aéroport de Narita, fut suspendue au dernier moment, de même que les poursuites à son encontre.

Le livre Black Box se termine par la décision de Shiori Itō de donner une conférence de presse en 2017 et sur l’échec de sa plainte à être jugée au tribunal pénal. Le film Black Box Diaries s’achève, en 2023, au moment où Shiori Ito obtient gain de cause auprès de la Cour suprême du Japon qui confirme la condamnation de Noriyuki Yamaguchi par le tribunal civil.

« Le devoir d’une journaliste, la réalité d’une survivante »  (Shiori Itō)

Le 2 avril 2015, Shiori Itō accepte l’invitation à dîner de Noriyuki Yamaguchi dans un restaurant tokyoïte. Le rendez-vous est fixé pour discuter des modalités d’obtention d’un visa de travail pour les États-Unis. Au cours de la soirée, Noriyuki Yamaguchi l’emmène dans une sushiya (restaurant à sushis) où ils boivent de la bière et un peu de saké :

« Au bout d’une heure, j’avais la tête qui tournait, et je me suis rendue dans les toilettes. Je me rappelle avoir posé ma tête sur le lavabo. Puis, plus rien. »

Shiori Itō

Vers 5 heures du matin, Shiori se réveille brutalement dans une chambre de l’hôtel Sheraton Miyako de Tokyo. L’agresseur, Noriyuki Yamaguchi, est sur elle, nu. Shiori, qui ressent une intense douleur au bas-ventre, le repousse et se réfugie dans la salle de bain. Elle voit des ecchymoses sur son corps, souffre atrocement d’un genou. Un de ses seins saigne. Elle parviendra à s’échapper de la chambre et à rentrer chez elle dans un état de sidération et de panique intense. Ce qui s’est passé dans le temps de son amnésie est la black box, la boîte noire. Shiori Itō fait la chronique cinématographique de ses actions pour démontrer, avec enregistrements sonores et vidéos de surveillance à l’appui, qu’elle a été droguée, qu’à aucun moment il y eut consentement de sa part. Elle prouve, par les transcriptions des entretiens enregistrés clandestinement d’elle avec un procureur et un policier, chargés de son affaire, combien la justice et les procédures en matière de violences sexuelles sont défaillantes, combien les silences, les tabous doivent être brisés, combien la parole sur ces questions essentielles n’est pas libérée au Japon. Conjointement à son enquête rigoureuse, Shiori se livre et parle des troubles du stress post-traumatique (TSPT) qu’elle a développés et qui l’ont conduite à une tentative de suicide.

Une distribution ajournée au Japon

Black Box Diaries a été remarqué et récompensé dans nombre de festivals : Sundance, Copenhague, Zürich, Biarritz… et a été nommé aux British Academy Film Awards et aux Oscars 2025 dans la catégorie meilleur documentaire.

Au 4 mars 2025, Black Box Diaries, distribué dans de nombreux pays, ne l’est toujours pas au Japon. Le 20 février 2025, trois des avocats de Shiori Itō, dans une conférence de presse au Club des correspondants étrangers de Tokyo, l’ont attaquée sur 3 points de déontologie journalistique et sur son non-respect du code civil japonais. Le combat de Shiori Itō continue maintenant sur la scène médiatico-juridique japonaise.

De 400 heures de rushes à un film de 1 h 43 minutes

Shiori Itō, quasi-présente dans toutes les séquences, explique, dans l’interview accordée en Suisse citée plus haut, qu’elle a été filmée majoritairement par un groupe de 4 à 5 ami·e·s qui l’ont suivie tout au long de son enquête-témoignage de 2015 à 2023.
En 8 ans, 400h de rushes furent tournées ; Shiori Itō les confia à Ema Ryan Yamazaki, réalisatrice et monteuse de documentaires, qui les réduisit à 10h. Shiori et Ema ont alors travaillé ensemble jusqu’à ce que Black Box Diaries devienne une œuvre de 1 h 43 min. Shiori Itō eut un temps le désir de faire un film-essai à la manière de Chris Marker (Notes de chevet sur le Japon, Sans soleil).
Les problèmes de narration et d’énonciation se sont posées. Shiori Itō ne voulait ni voix off, ni voice over, qui auraient été, selon elle, inadéquates. Sa position de sujet s’incarne dans sa volonté d’apparaître dans la totalité du film, dans les différentes intonations de sa voix, dans les nuances subtiles des traits de son visage où se lisent ses émotions, dans son écriture manuscrite, dans des séquences tournées en mode selfie avec son i-phone ou son Mac. Par ailleurs, Shiori Itō a décidé de ne montrer qu’une séquence où Noriyuki Yamaguchi réfute les accusations de viol.

Deやめてください [Yamate kudasai] « S’il vous plait, arrêtez » à « F*** off »

Dans le film, Shiori Itō parle et écrit en japonais et en anglais. Cette oscillation entre deux univers linguistiques n’est pas une coquetterie de sa part mais une solution qu’elle a trouvée pour exprimer ce que la langue nippone, ne peut ni dire, ni faire. Une femme japonaise ne peut, en effet, ni extérioriser son refus, ni se défendre verbalement face à un agresseur plus âgé qu’elle ou ayant une position d’autorité.
Quand elle a vu son agresseur sur elle, Shiori a dit, de manière automatique, la formule neutre Yamate kudasai (S’il vous plaît, arrêtez). Cette expression reflète les mécanismes de coercition et de domination ancrés dans la civilisation japonaise. L’anglais-américain, parce qu’il peut être très direct, est pour Shiori, une issue de secours qui lui permet de s’approprier un vocabulaire et des formules crues comme F*** off qui n’ont pas cours pour les femmes dans la culture japonaise. L’anglais-américain autorise aussi, parfois, Shiori Itō à vivre, à être dans la spontanéité de ses émotions.

Solidarité et empathie

Les premières images de Black Box Diaries montrent, dans la nuit, des pétales de cerisier tombés dans l’eau et entraînés par un courant, tandis que des notes au célesta et au piano accompagnent ce mouvement et qu’apparaissent les premiers mots manuscrits de Shiori Itō en anglais.
Cette écriture personnelle, empreinte de subjectivité, s’adresse avec bienveillance et délicatesse aux spectatrices qui peuvent être ses compagnes, ses sœurs d’infortune. Dans son combat qui vise à dénoncer les rouages juridiques d’un système patriarcal complexe, Shiori Itō rencontre solidarité et empathie.
Ainsi en est-il dans la séquence de la rencontre-débat avec des femmes et des mères japonaises, où Shiori Itō s’excuse de sa voix fatiguée, légèrement fêlée. En entendant les paroles généreuses, compréhensives et solidaires des échanges, Shiori Itō, envahie par l’émotion, dit que c’est la première fois qu’elle ne se sent plus nue et vulnérable mais comme revêtue, protégée par un manteau, une couverture faite de mots bienveillants. Elle ajoute que c’est la première fois, depuis 4 ans, qu’elle peut regarder la floraison des cerisiers, ce temps du renouveau, du printemps qui est l’objet d’un culte taoïste au Japon. Shiori Itō réalise que l’agression sexuelle et le trauma auxquels elle a survécus se produisirent précisément pendant la saison des Sakura, les cerisiers en fleurs.

Isabelle Grimaud

Bande annonce

Rappel 

Black Box Diaries – Réalisation : Shiori Itō – 2023 – 1 h 43 min – couleur – Montage : Ema Ryan Yamazaki, Mariko Montpetit – Images : Hanna Aqvilin, Yuta Okamura, Shiori Itō, Yuichiro Otsuka – Production :  Star Sands, Cineric Creative, Hanashi Films – Distribution : Arthouse

Publié le 11/03/2025 - CC BY-SA 4.0

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