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En coloc, mode d’emploi : coopérations intégrées et nouvelles formes d’actions culturelles

Les 5 bibliothèques que nous avons eu la chance de visiter à l’occasion de ce voyage d’étude, de tailles diverses et dans trois pays différents, avaient toutes en commun l’intégration de services/organismes/acteurs “extérieurs” dans leurs murs. La mixité des usages était à chaque fois marquante et inspirante du fait de la diversité des propositions qui nous ont été données à voir : partage de bureaux, visibilité dans les espaces, actions conjointes, prêt/location de salles…  qu’il s’agisse de partenaires publics, associatifs, académiques ou privés. Présentes dès l’origine des projets, produits de contraintes budgétaires ou simples saisies d’opportunités, ces coopérations semblent en tous cas s’avérer fertiles en matière d’actions culturelles et de médiations inédites

Partage des espaces et nouvelles propositions

 
Outre les désormais traditionnels cafés ou cafétérias qui contribuent à créer des ambiances cosy et chaleureuses, les espaces des bibliothèques visitées recèlent plusieurs autres services qui élargissent l’offre et illustrent les mutations de ces lieux. Si nous n’avons malheureusement pas pu voir les Makerspace de De Krook (Gand, fermé) et de l’OBA (en travaux), d’autres dispositifs et partenariats audacieux ont attiré notre attention.

Chap’OBA !  l’intégration de l’Alliance Française au sein de l’Oosterdok

En matière d’équipement multidimensionnel, l’exemple de l’OBA Oosterdok (bibliothèque centrale d’Amsterdam) est particulièrement éclairant car l’établissement intègre dans les niveaux ouverts au public : des collections en nombre ; 2 restaurants ; une station de radio ;  l’Alliance française d’Amsterdam (bureaux, salles de cours et collection) ; l’Ilhia (dont il sera question plus bas) ainsi qu’un Makerspace.

 
Vue intérieure de l'OBA
OBA, © Jean-Michel Jung






 
Vue plo,gante sur les rayonnages de l'OBA
OBA, ©Jean-Michel Jung

La coopération OBA/Alliance française semble satisfaire et enthousiasmer les deux parties. Côté Alliance française, c’est l’opportunité d’être dans un lieu central et un bâtiment emblématique ; de bénéficier des espaces de coworking de la bibliothèque ainsi que d’équipements dernier cri pour sa programmation culturelle (auditorium et salles de cours) ; de toucher de nouveaux publics ; de mettre en valeur ses ressources.
Côté OBA, l’intégration de l’Alliance française répond tout à fait à l’objectif de rayonnement de l’établissement ; à son désir d’ouverture sur la ville et ses divers acteurs culturels et à la volonté de toucher de nouveaux publics (la programmation de l’Alliance française venant enrichir celle de l’OBA).
 
Outre l’apport indéniable de cette coopération internationale en termes de visibilité et de prestige pour les deux parties, cette intégration a également été l’occasion pour l’OBA de relancer sa réflexion sur les fonds en langues étrangères (House of all languages). L’objectif annoncé étant de développer ces fonds afin de représenter l’intégralité de la diversité culturelle et linguistique d’Amsterdam (180 nationalités). Ainsi, le fonds de la “Bibliothèque Descartes” va servir à consolider et développer une offre élargie. Un partenariat avec l’Institut Cervantes d’Amsterdam serait d’ailleurs à l’étude.
 
 vue du futur espace dédié aux collections en langues étrangères
Futur espace dédié au développement des collections en langues étrangères
"House of all languages"

 
Autre partenariat : à l’OBA Oosterdok, l’association Ihlia, qui travaille sur la mémoire et la culture LGBT, s’est vu offrir un espace pour son centre de documentation mais également pour monter des expositions et assurer diverses médiations.
 
©Fabrice Menneteau
©Fabrice Menneteau
Vue du centre de documentation réservé à l'Ihlia
©Fabrice Menneteau
 

La Dok de Delft : une “bibliothèque centre d’arts”

 
Chambre commune…

Nous avons arpenté les beaux volumes de la bibliothèque de Delft alors que les travaux de réaménagement n’étaient pas encore terminés. Au milieu d’une ambiance baroque et chaleureuse témoignant d’un soin particulier apporté aux couleurs et au mobilier (avec une alternance de moderne et de vintage), le visiteur peut, au détour des rayonnages, tomber sur un cours de flûte ou de violon en train d’être dispensé. En effet, l’intégration récente du centre d’arts de la ville au sein de la bibliothèque a engendré une restructuration de l’équipement, notamment la dissémination de multiples salles de cours de musique (individuel ou en petit groupe), un atelier pour les cours de dessin ainsi qu’une salle de danse.
étagères à la Dok de Delft
©Christine Mannaz-Dénarié

Ces espaces dédiés aux pratiques artistiques sont, par un effet de transparence, totalement intégrées à la déambulation des usagers.
Les enfants qui sortent de leur cours de danse peuvent profiter de l’espace jeunesse et l’adulte qui s’apprête à se rendre à son cours de piano peut tranquillement boire un café en feuilletant la presse car, dans cette bibliothèque et le cadre qu’elle offre, les temps de transition sont simplifiés et relèvent de l’expérience globale que propose la Dok…
  
espaces intérieurs de la Dok
©Christine Mannaz-Dénarié

 
Une scène ouverte - en cours de finition au moment de notre visite - complète cette offre. Située au cœur du premier niveau de la bibliothèque entre, d’une part, le café/restaurant et, de l’autre, les collections et les studios de pratiques amateurs, elle a vocation à accueillir des concerts dont certains produits par les élèves du centre d’arts.

                                        



...mais rêves à part ?

Une chose nous a néanmoins questionné et a pu donner le sentiment que l’hybridation de ce lieu n’était pas totalement aboutie (ce qui, somme toute, apparaît logique dans la mesure où les travaux n’étaient pas achevés au moment de notre visite). En effet, certains d’entre nous ont pu avoir l’impression d’observer davantage une juxtaposition qu’une véritable intégration de services. Il nous a, à ce titre, semblé étonnant que la musique, qui constitue désormais une part importante de l’identité du lieu (salles de cours et piano en libre accès), ne trouve pas de prolongements/déclinaisons côté bibliothèque (exemples : salon vinyles, exposition, sélections et mise en scène d’ouvrages et de disques, prêt d’instruments, répétothèque…).
Encore une fois, cela est probablement dû au fait que la bibliothèque est encore en travaux et il ne faut donc pas tirer de conclusions trop hâtives sur le niveau de coopération entre les deux services, surtout au regard de ce cadre spacieux, agréable et fort propice aux partenariats de toutes sortes.
 
 

Les partenariats scientifiques et l’implication des chercheurs et doctorants à Lilliad et à De Krook (Gand)

 
Lilliad, le learning center innovation de Lille, a ouvert en 2016. Il comprend 12 600 m2 de superficie dont 220 m2 consacrés à la promotion de l’innovation, 50 salles de travail en groupe, 2 salles de conférences et 1 420 places assises.
 
Outre les attributs propres à un tiers-lieu - cafétéria, espaces conviviaux, présence discrète mais efficace des bibliothécaires - Lilliad se positionne comme un véritable incubateur scientifique et comme un intermédiaire entre les communautés de chercheurs, d’étudiants et celles des acteurs de du monde économique et de l’innovation. La collaboration avec les partenaires se manifeste par l’accueil d’événements extérieurs dans les auditoriums et espaces attenants et, de manière plus spécifique, par la mise à disposition d’un espace de médiation collaboratif baptisé Xpérium (300 m2).
 
Xpérium héberge de petites alvéoles scientifiques - les stands - qui contiennent des objets et des visuels utiles à la démonstration, articulés autour d’un thème particulier. Ces alvéoles sont mises à disposition des doctorants pour qu’ils puissent présenter l’état de leurs recherches et dispenser des cours de vulgarisation à des étudiants moins avancés. Les objets présents dans les stands sont utilisées par les doctorants pour étayer leur propos grâce à une petite bibliothèque d’objets - cabinet de curiosités des temps modernes…
 
Dans le même esprit, le projet de rénovation urbain de Gand, De Krook, allie connaissances, culture et entrepreneuriat innovant. Le réseau des bibliothèques de Gand est composée de 14 bibliothèques de quartier et d’une bibliothèque tête de réseau. 125 personnes travaillent dans cet espace de 11 000 m2, déployé sur 7 étages. La fréquentation est importante avec une moyenne de 7 000 personnes par jour. Cette forte fréquentation est un vivier pour les enquêtes sociologiques menées par l’établissement et un atout pour cette vitrine scientifique et citoyenne.
 
photographie d'un écorché et panneau d'information sur les dispositifs médicaux pour réparer l'humain
© Christine Mannaz-Dénarié
 
vue extérieur de De Krook
cop. De Krook Gent, © Stad Gent


 
Cette “bibliothèque du futur” a en effet pour objectif de placer l’émancipation au service de l’innovation et de valoriser la recherche. Pour ce faire, elle héberge les bureaux et laboratoires de plusieurs organismes : l’IMEC, centre de recherche flamand en nanoélectronique et technologies numériques, l’UGent, l’Université de Gand, ainsi qu’une station de radio locale. Ce sont les “résidents du Krook”.
 
En termes de services, les espaces de l’IMEC comprennent un Makerspace, un espace de prototypage, un espace immersif dédié à la réalité virtuelle et augmentée et un laboratoire de co-création, dans lequel concepteurs et utilisateurs collaborent. Les startups y sont accompagnées dans leurs projets, de l’idée à sa réalisation.
 
L’accent mis sur l’innovation et le numérique prend plusieurs formes. Entre autres exemples, mentionnons une application issue d’un hackathon générant des recommandations de lecture ou les appels à projets et contenus valorisant les résultats de la recherche diffusés sur des écrans, dans la bibliothèque.
 
Qu’il s’agisse de Lilliad ou de la bibliothèque de De Krook, il existe une grande cohérence entre le projet scientifique et sa mise en espace. De même, l’accent est porté dans ces deux cas sur la participation, aussi bien des doctorants que des citoyens. Nous avons apprécié le soin apporté aux lieux, la scénographie des espaces et leur fonctionnalité. Ces deux établissements opèrent un repositionnement les bibliothécaires, intervenant comme des intermédiaires facilitant la communication et le partage entre des communautés et des acteurs différents, plutôt que comme des spécialistes de l’information en tant que telle.
 

 
La participation des publics : histoire locale et identités plurielles
 

Imagine IC est un programme mené dans une bibliothèque de quartier de l’OBA, dans le quartier de Bijlmer, au sud-est d’Amsterdam. La bibliothèque héberge ce programme anthropologique depuis 4 ans.
 
Axé sur le patrimoine matériel et immatériel, ce programme travaille à la fois les questions de conservation, le rapport à la ville et les émotions (emotion networking) autour des récits, des idéologies, des croyances, des opinions et des conflits. Son ambition est de proposer une ambitieuse “politique existentielle” à travers la participation des publics de la bibliothèque et le recueil d’histoires racontées par des groupes de 5-6 personnes (Share your stories). L’un des exemples de récits collectés est celui du crash d’un avion il y a plus de 20 ans à proximité de de Bijlmer, resté inscrit dans la mémoire collective des habitants.
 
L’installation d’expositions temporaires et permanentes, l’organisation de rencontres sont des exemples d’actions portées par Imagine IC. Une maquette exposée temporairement, alimentée par les contributions des visiteurs permet, par exemple, de lancer un débat entre habitants au sujet de la démolition d’un parking situé au coeur du quartier.
 
phtographie de la maquette
© Christine Mannaz-Dénarié

Ceux-ci peuvent voter pour ou contre le projet et sont invités à décrire les émotions ressenties par rapport à lui grâce à des émoticônes, ce qui rend le débat ludique et visuellement puissant.
 
Un autre dispositif consiste en la mise en place de rencontres avec des inconnu.e.s. Les usagers choisissent de prendre un rendez-vous avec un activiste, un hommes d’affaires ou une personne d’un autre bord politique que le leur. Le jour J, les deux personnes qui doivent se rencontrer portent un bandeau et ne découvrent leur interlocuteur qu’après l’avoir retiré, ce qui permet de déjouer les préjugés et de jouer sur l’effet de surprise - l’apparence physique de l’autre ne correspondant pas forcément à l’image que l’on s’en était faite. Cette “mise en scène” de la rencontre met les personnes à égalité et permet d’entamer un dialogue de pair à pair.
 
photographie d'un mur d'expression
©Christine Mannaz-Dénarié

Imagine IC innove en proposant une mise en action audacieuse de la notion de droits culturels - dans le cadre desquels la notion de droits humains, l’aspect participatif et la rencontre de personne à personne sont essentiels. Nous avons été agréablement surpris par la prise de risques de l’institution, qui donne l’opportunité à un partenaire hébergé dans ses locaux de proposer des rencontres et débats entre personnes parfois opposées, toujours avec le souci de favoriser l’échange de points de vues et la discussion.

Des bibliothèques entre l’un et le multiple

Un lieu, des services.
un quartier, des histoires.
une communauté, des identités.
une vocation scientifique, des médiations.
 
Les bibliothèques dont il est question plus haut réactualisent toutes, à leur manière, la dialectique entre l’un et le multiple. Pensées comme des tiers-lieux et au clair avec leur rôle et leurs missions, elles intègrent “naturellement” et, semble-t-il, durablement divers partenaires locaux, condition sine qua non pour mettre en oeuvre des projets audacieux et surtout adaptés aux besoins des publics. Autres conditions indispensables : des espaces adaptés et suffisamment grands pour accueillir ces coopérations et… la tolérance et l’ouverture d’esprit qui vont avec. Ces différents exemples n’illustrent-ils pas le fait que le lâcher-prise - qui se manifeste par le partage de locaux, l’accueil d’intervenants extérieurs positionnés comme des acteurs majeurs de la vie de l’établissement - peut s’avérer une opportunité pour les équipes, plutôt qu’une menace ? S’il s’agit de “faire communauté”, de briser des barrières culturelles et sociales, d’ouvrir l’espace du dialogue, le pari semble en tous cas intéressant à relever.
 
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