Orwell : 2+2 = 5
de Raoul Peck
Sortie en salles le mercredi 25 février 2026.
Orwell : 2+2=5 s’attache aux derniers mois de la vie de George Orwell (1903-1950) et montre l’actualité des concepts qu’il a mis en forme dans son roman dystopique 1984.

Raoul Peck : réalisateur, scénariste, producteur et homme politique
Né en 1953 à Port-au-Prince, Raoul Peck a connu, enfant, la dictature militaire et héréditaire des Duvalier et de leurs tontons Macoutes. En 1963, il rejoint son père qui a choisi de s’exiler en République démocratique du Congo. Après des études secondaires en France et aux États-Unis, il poursuit un cursus universitaire à Berlin (Université Humboldt), travaille comme journaliste et photographe, puis entre à l’Académie allemande du film et de la télévision de Berlin. Depuis lors, il n’a cessé de réaliser des courts et longs-métrages de fiction et des documentaires, dont les très remarqués : Lumumba, mort d’un prophète (1990), Sometimes in April (2005), autour du génocide au Rwanda, I Am Not Your Negro, (2016) sur l’écrivain James Baldwin, César du meilleur film documentaire en 2018, et Ernest Cole, photographe (2024), enquête sur un exilé aux USA et en Europe qui fut le premier à dénoncer les horreurs de l’Apartheid en Afrique du Sud, récompensé par l’Œil d’or en mai 2024. Raoul Peck a été Président de la Fémis de 2010 à 2019.
Engagé politiquement, il met son métier de cinéaste entre parenthèses en acceptant d’être le Ministre de la Culture en Haïti entre 1996 et 1997 dans le gouvernement du Premier ministre Rosny Smarth, qui démissionne le 9 juin 1997, après 18 mois, refusant la dérive anti-démocratique du Président René Préval et du parti Lavalas. Peck tirera de cette expérience de politique sur le terrain un livre : Monsieur le Ministre… Jusqu’au bout de la patience, Velvet Éditions, 2016.
Raoul Peck a fondé en 1989 la société de production Velvet Film, présente à New York, en France et en Haïti. Il est également propriétaire de l’Eldorado, cinéma et lieu culturel de Port-au-Prince.
Par son travail, Raoul Peck a développé une esthétique particulière où s’entrelacent l’historique, le politique et le personnel. Quand il réalise un film sur un écrivain ou un photographe, il compose une biographie éclatée où le fil chronologique explose selon une structure complexe faite de collage, de superpositions temporelles et de l’usage récurrent de la voix off. Raoul Peck construit des œuvres à l’approche pluridisciplinaire où s’intriquent engagement, intimité et création.
Une rencontre entre deux producteurs engagés
Orwell : 2+2 = 5 résulte de la collaboration entre deux producteurs reconnus pour l’acuité de leur regard. L’ambition de Raoul Peck et de Velvet Film de « produire des œuvres qui interrogent les récits dominants de l’histoire et de la culture » s’est accordée à celle d’Alex Gibney et des Jigsaw Productions dont le travail vise, entre autres, à dénoncer les injustices, la corruption, l’influence de l’argent sale sur la vie politique américaine.
Dans la version française du film, la voix off est assumée par Éric Ruf, sociétaire de la Comédie-Française (1998-2014) et administrateur général de la maison de Molière pendant onze ans, de 2014 à 2025. Son action a permis à l’institution théâtrale de s’ouvrir à la création contemporaine, aux nouvelles formes d’expression et à la diversité. Éric Ruf a une diction impeccable, sans artifice. Telle une longue note tenue, cette voix constitue le pilier du film de Peck. Grâce à elle, le spectateur entre dans l’écriture d’Orwell, son cheminement, sa rigueur, sa formidable clairvoyance.
Une construction complexe et percutante
Avec Orwell : 2+2 = 5, Raoul Peck est fidèle à sa démarche : interroger les grandes figures intellectuelles et leur héritage contemporain. Pour Peck, Orwell a tout prédit. Dans 1984 et La Ferme aux animaux, il décrit un monde totalitaire où règnent surveillance de masse (« Big Brother is Watching You »), novlangue, double discours, crimes par la pensée, torture… Raoul Peck montre les conditions dans lesquelles Orwell a écrit son dernier et plus célèbre roman, 1984, il analyse les racines de ses concepts-clés et souligne leur pertinence dans le passé et dans le monde d’aujourd’hui. Pour ce faire, il intrique différentes temporalités. Le fil chronologique des dernières années d’Orwell (1946-1949), dans l’île inhospitalière de Jura entre Ecosse et Irlande, où il s’est retiré avec son fils Richard pour écrire son grand œuvre malgré la tuberculose, est enrichi par des digressions et des flashbacks. Cette architecture narrative met en lumière les expériences fondamentales génératrices de la pensée de l’écrivain : le colonialisme en Birmanie, la pauvreté, l’engagement dans les milices du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste) violemment réprimées en 1937 par les staliniens pendant la guerre civile espagnole – expérience essentielle relatée dans son livre Hommage à la Catalogne (1938) –, l’appartenance à la classe sociale moyenne haute, l’éducation en tant que boursier dans la très sélecte public school d’Eton, la naissance en Inde en 1903, l’expérience à la BBC… À ces deux temporalités assumées par la voix off de Ruf, qui incarne Orwell en lisant des extraits de ses lettres, de son journal, de ses essais, de ses romans, se greffent nombre d’images édifiantes quant à l’actualité des réflexions de cet écrivain indomptable : putsch militaire au Myanmar, invasion de l’Ukraine, assaut du Capitole par des militants pro Trump en 2020, situation à Gaza, pouvoir des médias et des industries de la tech, manipulation de l’information, fake news, deep fake…
Deux heures durant, l’esprit des spectateur·ices est tendu entre une pensée à l’écriture sobre, précise et un continuum d’images animées ou fixes : archives (photographiques, télévisuelles), extraits de films ou de pièces de théâtre adaptés de 1984 et de La Ferme des animaux, autres documentaires et fictions sociales (dont trois films de Ken Loach) ou dystopiques. L’extraordinaire densité de Orwell : 2+2 = 5 réside dans l’articulation, le collage signifiant, entre le poids des mots et leur résonance dans les images. Cette rencontre est amplifiée par les choix musicaux (Wagner, Ravel, chansons populaires, musique originale…) et la récurrente apparition à l’écran des trois slogans du Ministère de la Vérité de 1984 : « La guerre, c’est la paix ; la liberté, c’est l’esclavage ; l’ignorance, c’est la force ». Face à ce totalitarisme ambiant, Peck insère des discours qui alertent et mettent en garde : recension des interdictions de livres, censures et autodafés, pouvoirs de la Tech, interventions filmées de prix Nobel de la Paix, d’universitaires, d’intellectuels engagés, de lanceurs et lanceuses d’alerte…
« Sais-tu à quoi ressemblera l’avenir, Winston ? À une botte piétinant un visage indéfiniment. »
O’Brien pendant une séance de torture (1984)
« Le totalitarisme, si on ne le combat pas, peut triompher n’importe où. »
George Orwell
Les consciences s’éveillent
N’y a-t-il donc aucun espoir ? Aux idéologies et aux régimes totalitaires passés, présents et futurs, George Orwell oppose le socialisme démocratique, qui repose sur le respect de l’humanité de chacun·e d’entre nous. Cette amélioration de la vie humaine est fondée sur la nécessité de la common decency, « la décence commune ». Son espoir pour l’avenir est que les gens ordinaires n’abandonnent jamais leur code moral. Cette faible lueur d’optimisme se concrétise par la présence à l’image de foyers de résistance à l’oppression, au racisme, aux dictatures : femmes brûlant leurs foulards en Iran en 2022, manifestations contre le coup d’état militaire au Soudan en 2022, foules à Moscou aux obsèques d’Alexeï Navalny en 2024, manifestations Black Lives Matter à Philadelphie le 20 juin 2020…
Le film de Raoul Peck entend réveiller les consciences en articulant réflexion historique et analyse du présent à travers un travail rigoureux sur les documents d’archives. Il incite à (re)lire l’œuvre visionnaire d’un écrivain intègre en quête de la vérité objective des faits contre tous les mensonges, animé par une volonté farouche de dénoncer toutes les injustices. Dans cette œuvre au didactisme et à l’engagement assumés, Peck nous invite toutes et tous et, peut-être plus encore les jeunes générations, à ne pas admettre, supporter, tolérer que 2+2 =5.
Isabelle Grimaud
Bande annonce
Rappel
Orwell : 2+2 = 5 – Réalisation : Raoul Peck, à partir des écrits de George Orwell – 2025 – 2h – Production : Jigsaw Productions, Velvet Film – Distribution : Le Pacte.
Publié le 18/02/2026 - CC BY-SA 4.0