0   Commentaires

John McEnroe, l'empire de la perfection

Sortie en salles le mercredi 11 juillet 2018

1984 fut l'année de tous les records pour John McEnroe, champion de tennis hors normes. Un seul trophée manque à son palmarès : La Coupe des Mousquetaires, le graal du tennis sur terre battue disputé sur le court central de la Porte d'Auteuil et soulevé par le vainqueur dans le ciel des Internationaux de France à Paris. Roland-Garros 1985 avec John McEnroe est le dernier opus de la série de films portraits de champions de tennis réalisés par Gil de Kermadec (1922-2011), tennismann-cinéaste. L'Empire de la perfection à sa manière très originale raconte, entre images et sons, ces deux personnalités, perfectionnistes en diable, tout en nous conviant à une réflexion sur le cinéma.
 
Photo extraite du film L'empire de la perfection
John McEnroe, l'empire de la perfection  ©UFO Distribution

L'Avis de la bibliothécaire

Par où commencer ? le degré 0 du commentaire...

Julien Faraut, archiviste-cinéaste n'en est pas à son premier coup d'essai. Spécialiste de l'histoire du cinéma, il est en charge des archives 16 mm de l'INSEP (Institut National du Sport, de l'Expertise et de la Performance). Des JO de 1924 au rugby et à l'escrime en passant par Yves Klein Judoka et surtout son Regard neuf sur "Olympia 52", relecture du premier film de Chris Marker réalisé pendant les JO d'Helsinki, Julien Faraut mène sa barque travaillant pour "le décloisonnement entre le sport et la culture" tout en revendiquant les origines sportives du cinéma. Pas à pas, sport après sport ou en les associant, Julien Faraut décline une oeuvre à la fois poétique et passionnée de mouvements. En cela il est peut-être un héritier de Gil de Kermadec, pionnier du film de tennis, qui n'eut de cesse avec ces portraits de champion d'"allier un oeil cinématographique et une narration littéraire à une obsession du mouvement sportif".
 
L'Empire de la perfection est une oeuvre cinématographique (qui écrit le mouvement) d'une grande richesse, une oeuvre ouverte. A chaque visionnage des significations nouvelles se font jour, des allusions  se dévoilent, des clins d'oeil au spectateur surgissent, des citations prennent corps et se révèlent, tout un jeu d'intertextualité / d'interfilmique qui participe du plaisir des yeux, des oreilles et des neurones. 
 
Comment rendre compte de ce foisonnement ?  le choix du j'aime / je n'aime pas semble sinon une méthode du moins une tentative d'inventaire (très incomplet) qui peut s'avérer satisfaisant (très relativement).

J'aime la construction du film en deux mouvements. 

Les soixante premières minutes sont un vaste commentaire, une digression très structurée, une sorte d'excursus consacré à l'analyse du jeu sans pareil, la singularité du geste de John McEnroe, son tempérament de joueur, sa sensibilité hors du commun. L'art et la manière de Gil de Kermadec y sont également développés en laissant une large part aux témoignages des techniciens qui travaillèrent avec lui. Deux forces sont à l'oeuvre : John McEnroe dans son tennis et Gil de Kermadec dans son travail de réalisateur. Les 34 dernières minutes nous immergent, quant à elles, dans les moments forts de la finale de 1984, match mythique entre McEnroe et Lendl. Duel au soleil aux accents de western sans doute, mais surtout illustration magistrale de la réflexion de Gil de Kermadec :
"Si l'on veut considérer le tennis avec un peu de recul, ce n'est pas deux joueurs qui essaient de se battre, mais c'est un dépassement de soi, un peu comme un art martial occidental, dans lequel celui qui arrive au sommet est celui qui n'a plus peur de mourir" (Le Parisien, 1er juin 1998)

J'aime les différentes strates de voix off, les différentes énonciations, les récits enchâssés qu'elles génèrent.

Le travail de Léon Rousseau sur la bande son est remarquable. Deux exemples, comme deux touches de couleur, pour n'y faire qu'allusion. Choisir Mathieu Amalric comme narrateur à la première personne c'est faire allusion au Stade de Wimbledon de Daniele Del Giudice. Dans ce roman d'initiation post-moderne paru en France en 1985 (adapté au cinéma par Amalric en 2002) flotte un presque rien de la scène finale du Blow up d'Antonioni qui se joue sur un court de tennis où se mime une partie fantôme. Doubler l'accent très new yorkais de McEnroe avec le dialogue fameux entre De Niro et Joe Pesci dans le Ragging Bull de Scorsese fait non seulement vibrer la fibre cinéphilique du spectateur mais apporte aussi une bonne dose d'humour au film. 

"Le cinéma ment, pas le sport"
J'aime certains aphorismes de Jean-Luc Godard. 

Mais où et quand a-t-il dit ou écrit cette phrase définitive ? Le film ne cite pas sa source. Oubli de la part d'un réalisateur historien du cinéma et archiviste ? Non. Jeu de cache-cache ? Peut-être, oui. Stimulus de recherche pour le spectateur ? Certainement. La source c'est le quotidien des sports, le journal L'Equipe du mercredi 9 mai 2001 page 9 où Jean-Luc Godard s'entretient avec Jérôme Bureau et Benoît Heimermann du sport (dont il est un passionné), de la politique, du cinéma et s'indigne, notamment, des images télévisuelles dégradées qui en rendent compte, télévision qui ne "montre pas le travail du corps dans sa continuité.... (qui) filme la vedette et sa gloire, pas l'homme et sa misère". L'Empire de la perfection peut être interprété, considéré comme le commentaire de l'aphorisme de Godard. « L'homme et sa misère », l'homme et ses tourments, l'homme face à lui-même, l'homme victime de lui-même et de ses démons, tout cela est la substance même du film de Julien Faraut articulée à sa matière : des dizaines d'heures de rushes retrouvés sur les étagères de l'INSEP. Avant de conclure à la manière d'une boutade que son rêve est de jouer et même de gagner Roland-Garros, Godard  évoque le projet inabouti de réaliser avec Francis Ford Coppola un film sur les JO de Los Angeles en 1984. Nous soulignerons juste d'un trait de crayon que le final de la composition de Nino Rota du Parrain introduit, dans le premier mouvement de L'Empire de la perfection, l'évocation du critique de cinéma Serge Daney (1944-1992) et de ses dix années de chroniques sur le tennis au Journal Libération (pas au Cahiers du Cinéma comme on aurait pu s'y attendre). Suivra tout un argumentaire autour de la pensée originale et singulière de Daney pour qui "la terre battue invente de la fiction".  

J'aime, entre autres, deux séquences que je trouve particulièrement addictives. 

La première ouvre le film. On y passe du noir et blanc, des gestes mécaniques du  sportif en démonstration, d'une sonorisation à la Jacques Tati / Les Vacances de Monsieur Hulot (« Incredible »), à une série de plans magistraux sur le service de McEnroe (...la magnificence de ce service de gaucher sublime...) en match et en couleur dialoguant frénétiquement, dans une sorte de transe, avec la musique de Sonic Youth, groupe de rock alternatif new yorkais des années 80. La chanson choisie, Sprawl, parle d'addictions, de toujours plus "more and more and more", de quête des gouffres "I want to know the exact dimension of hell". La seconde séquence se situe autour de la cinquantième minute du film. Elle illustre l'inspiration qu'ont représenté McEnroe et son style dans la composition d'acteur de Tom Hulce pour le rôle d'Amadeus. La bande annonce du film de Milos Forman permet d'établir le parallèle Mozart/McEnroe. Grâce à une science du montage tutoyant quelque chose comme la perfection, l'andante du concerto pour piano n°21 accompagnera, enveloppera, rythmera les mouvements du corps de McEnroe lors d'une de ses discussions légendaires sur le court contre un arbitrage plus qu'approximatif. La séquence se clôt dans le silence par un geste à la fois anodin, magnifique, dérisoire  et singulier du tennisman.

Rappel :

L'Empire de la perfection/ John McEnroe L'Empire de la perfection de Julien Faraut avec John McEnroe, Gil de Kermadec et la voix de Mathieu Amalric
2017- durée 1h34 min- Production/Distribution UFO distribution


Bande annonce officielle du film John McEnroe, l'empire de la perfection
 
Captcha: